Dans le plus célèbre des psaumes, « le Seigneur est mon berger », David témoigne que « le bonheur et la grâce l’accompagnent tous les jours de sa vie ». David ne nous promet pas le bonheur pour plus tard, il ne nous dit pas : faites ceci et vous aurez le bonheur. Il ne nous dit pas non plus : c’est dans la vie future que vous connaîtrez le bonheur. Non, David témoigne d’un bonheur présent comme de quelque chose de tout simple qui l’accompagne dans les bons jours, mais aussi dans les jours terribles. Et David en a connu, des jours sombres, jours terribles où son fils meurt par sa faute, jours terribles où il doit est poursuivi par la jalousie de Saul, et jours de terrible honte après les crimes qu’il a commis…

C’est ce même bonheur dont nous parle Jésus dans les béatitudes, un bonheur plus fort que les pleurs, que le dénuement, les persécutions, la haine et le mépris. Ce bonheur ne dépend donc pas de ce qui nous arrive dans notre vie, c’est plus profond que ça. C’est une façon d’être qui permet de vivre le bonheur comme une grâce tous les jours de notre vie : dans l’abondance, comme dans la peine. Bien entendu, il n’est pas question alors de bonheur total, à 100 %, mais d’un bonheur qui existe quand même réellement, qui est là, dans notre vie, parfois un peu enfoui, caché, mais quand même là.

Ce que nous propose ces textes bibliques, c’est de chercher à faire ce que l’on pourrait appeler une confession de bonheur, comme nous faisons aussi, et c’est bien, des confessions de foi et des confessions du péché. Ces trois points de vue se complètent. Chaque soir, chaque semaine, ou au rythme que l’on veut, il est bon de chercher à faire un début de confession de bonheur. Comme le corps et l’intelligence peuvent être musclés grâce à un exercice régulier, notre capacité à recueillir le bonheur, à le vivre, à le savourer, cela se travaille. C’est la première des choses à faire pour apprendre à être heureux : vivre une confession de bonheur régulièrement, la vivre dans la prière pour que Dieu ouvre nos yeux sur le bonheur et la grâce qui nous accompagnent.

En prenant conscience de cette part de bonheur qui nous accompagne, nous reconnaissons que ce bonheur est une grâce, un don incroyable. C’est une grâce d’être capable d’être un peu heureux alors que les circonstances ne suffisent pas à expliquer. Quand on reconnaît son bonheur c’est aussi l’occasion d’avoir de la gratitude envers telle ou telle personne qui a eu un geste ou une parole importante pour nous. Peut-être aurons-nous alors l’envie de témoigner de cette gratitude, de la dire et de la vivre. En tout cas, cette confession du bonheur est un véritable moteur pour avancer, plus librement et plus joyeusement, plus calme et serein, plus confiant face à la vie et ses hasards.

Mais qu’est-ce que c’est que le bonheur de l’humain ? La Bible nous propose de réfléchir à cette question notamment à travers les mots qu’elle utilise pour parler du bonheur. En hébreu, deux mots sont utilisés pour dire le bonheur. Le premier mot c’est ashereï qui signifie « être en marche », le second mot c’est tov qui signifie tout simplement « être bon ».

Le premier grand enseignement de Jésus dans l’Évangile selon Matthieu avec les Béatitudes s’ouvre par ce premier mot, ashereï, qui dit à la fois le fait d’être heureux et d’être en marche, d’avancer. Cela permet de comprendre comment le bonheur peut être vécu dans l’abondance comme dans des situations difficiles. Quand tout va bien et que l’on en profite pour avancer, il y a un vrai bonheur. Et de la même façon, quand on a des ennuis et que l’on arrive à avancer un peu : quand les larmes sont un peu consolées, quand la paix progresse, quand le deuil devient plus serein, quand la fièvre tombe… Le bonheur est là, dans cette dynamique qui consiste à avancer, à progresser, à surmonter, et à faire avancer.

Nous retrouvons cette conception du bonheur quand Jean appelle le Christ « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14). La vie véritable, la vie heureuse est ce cheminement qu’est le Christ, cette mise en mouvement par l’amour et pour l’amour.

Il y a du bonheur à avancer, comme l’indique le mot ashereï. Mais ce n’est pas le seul mot pour dire le bonheur, il y en a un autre, et c’est heureux sinon notre notion du bonheur risquerait de tourner à la course effrénée. Ce second mot pour dire le bonheur, c’est tout simplement tov, « ce qui est bon ».

Il y a du bonheur dans le fait d’avancer, c’est vrai, mais il existe un autre bonheur, celui du repos, pas au sens de la sieste (bien que…), mais au sens du Sabbat biblique, ce jour où l’on arrête de produire et même de trop se déplacer, pour vivre et être heureux dans le repos. Dieu, nous dit la Genèse, a choisi de se reposer le 7e jour après avoir créé pendant 6 jours. Mais aussi, à la fin de chacune de ces 6 journées consacrées à créer, le récit nous dit que Dieu prend un temps pour regarder le monde et se réjouir de ce qui est bon.

Il y a ainsi le bonheur d’avancer et il y a le bonheur d’être là, de s’arrêter pour voir ce qui existe de bon dans le monde, dans nos frères et sœurs et en nous-mêmes. Il n’y a pas que du bon à voir, mais le bon existe et le propre de cet amour qu’est Dieu c’est de se réjouir de cette bonne part.

Il y a un vrai bonheur à avancer, il y a un vrai bonheur aussi dans le seul fait d’exister, de reconnaître qu’une qualité extraordinaire nous est donnée par grâce. Nous sommes un être fragile, imparfait, arrogant, pécheur, et tout ce que l’on veut… mais nous sommes un être merveilleux, reconnu par Dieu, aimé par Dieu plus que tout, enfant de Dieu. Aux yeux de Dieu, chacun de nous est une merveille à sa façon, le plus grand comme le plus petit.

Voilà donc le bonheur, selon la Bible, c’est d’avancer et de se réjouir de ce qui est bon. Et c’est le véritable secret de la sainteté. Car la sainteté est un vrai projet de bonheur.

Oui, il y a une vraie joie, un vrai bonheur à recevoir de Dieu le mouvement et l’être. Et il y a une grande joie ensuite, une joie qui complète la première, celle de donner et de servir à notre tour.
Amen

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