Remettre la technique au service d’ un « monde humain »

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Le 17 Octobre, au Temple Protestant d’ Enghien les Bains, Marie Geffray, théologienne et professeur de lettres, s’ appuyant notamment :

  • Sur Romano Guardini et Jacques Ellul,

Nous invitait à nous interroger : sur la manière dont nous pouvons malgré son impact :

  • Sur nos vies, nos relations : et notre conception de l’ humanité :
  • Rester humain face à l’ intelligence artificielle.

Pour nous éclairer, elle nous a rappelé les ressources que nous offre la théologie catholique et protestante de Romano Guardini et Jacques Ellul.

Romano Guardini (1885-1968) 

Prêtre, théologien et philosophe italien il naît à Vérone. Mais il devint  allemand de formation car ses parents s’ installèrent à  Mayence.

C’est après des études de chimie et d’ économie qu’ il choisit la théologie. Il fut ordonné prêtre en 1910.

Puis il passa son doctorat sur saint Bonaventure en 1915 et son habilitation à enseigner la théologie dogmatique en 1922.

Enfin, en 1916, devenu professeur de philosophie de la religion à l’université de Berlin il y enseignera jusqu’à la fin de la guerre.

Ensuite, il retournera en Allemagne du Sud, à Tübingen puis à Munich où, pendant 20 ans il donnera encore des cours, jusqu’ à sa mort en 1968.

Son principal apport théologique consiste en sa réflexion sur le rôle essentiel de la liturgie. Dès 1918, il y consacrera son premier livre.

  • Pour lui, sans assemblée, pas de liturgie.

En ce qui concerne cette idée, Joseph Ratzinger (le futur pape Benoît XIV) qui était l’ un de ses étudiants, s’ y référera souvent.

Comme par exemple, il le fera au cours de la catéchèse du 26-09-2012 :

« Une célébration sacramentelle :

  • Est une rencontre des enfants de Dieu avec leur Père, dans le Christ et l’Esprit Saint, et cette rencontre s’exprime comme un dialogue, à travers des actions et des paroles » (n. 1153).

C’ est pourquoi, pour Mgr Moroney, le cœur de l’héritage liturgique de Benoît XVI fut :

  • La juste compréhension de la participation active des fidèles à la sainte messe.

Sa conception de la technique

Dans les années 1920, il laisse un moment l’ Allemagne où il est déjà une figure influente, pour retrouver l’ Italie, sa terre natale.

Parcourant les vallées de la Brianza, il est profondément ému devant :

« Les accords harmonieux de cette nature entière travaillée et modelée par l’homme ».

Toutefois, la vue d’ une usine brise ce bel équilibre et l’irruption de la technique dans ce magnifique paysage le désole.

Elle lui fera dire dans son ouvrage Les Lettres de Côme écrit en 1926 :

 « Je voyais la machine envahir un pays qui avait jusqu’ à présent possédé une culture. (…)

Là-haut dans le Nord, nous avons l’ habitude. Mais ici, c’ est autre chose ! »

Cependant, loin de condamner la technique, il cherche à la penser en philosophe et en théologien pour en « saisir » l’ essence profonde.

Au fil de ses lettres, il décrit la dévastation à l’ œuvre, et s’interroge :

  • Dans « un système de machines,la vie peut-elle rester vivante ? » .

Pourtant, dans sa neuvième et dernière missive, il encourage ses lecteurs à :

  • « à accueillir le monde tel qu’ il se présente, même « déshumanisé »,
  • et à dire oui à ce qui nous arrive »

Puisque c’ est dans ce monde-là, et pas un autre, que Dieu nous a placés.

Et il est de la responsabilité de chacun d’ agir pour maîtriser la technique et la remettre au service d’ un « vrai monde ».

Alors, en espérant, il insiste :

  • « Un nouveau type humain devra naître, doué d’ une spiritualité plus profonde, d’ une liberté et d’ une intériorité nouvelles, d’ une nouvelle aptitude à se former et à former. »

La fin des temps modernes

Le choc provoqué par :

La vision de la beauté de la région des grands lacs italiens en cours de destruction :

  • Par l’ invasion de la civilisation technicienne

Sera pour lui :

Le départ d’ une profonde réflexion sur un monde où seules les valeurs techniques ont de l’ importance.

Aussi sera-t-elle le point de départ de son essai écrit en 1943 et publié en 1950 :

  • La fin des temps modernes

Il y mettra en évidence l’erreur de conception que se faisait l’ homme sur les temps modernes avec ces mots :

«  L’ homme que conçoivent les temps modernes n’existe pas. Sans cesse ils tentent de l’ enfermer dans des catégories auxquelles il n’ appartient pas :

  • Mécaniques, biologiques, psychologiques, sociologiques, toutes variations de la volonté foncière de faire de lui un être qui soit « nature », fût-ce une nature douée d’esprit.

Mais il y a une chose qu’ ils ne voient pas :

Il est, cependant, d’ abord et absolument : Une personne finie qui existe en tant que telle, même si elle ne le veut pas, même si elle nie sa propre essence :

  • Appelée par Dieu, en relation avec les choses et les autres personnes.

Or cet être fini :

Possède la liberté magnifique et terrible de pouvoir maintenir le monde ou le détruire, bien plus :

  • De pouvoir s’ affirmer et s’ accomplir elle-même ou s’ abandonner et se perdre.

Jacques Ellul (1912 – 1994)

 Il naît à Bordeaux d’un père orthodoxe et d’une mère protestante.

Après des études au lycée Montaigne (aujourd’hui Montesquieu), il commence son droit à la faculté de Bordeaux.

C’ est pendant ses études qu’ il se convertit au christianisme.

Puis après avoir soutenu sa thèse de doctorat en droit en 1936, il est chargé de cours à Montpellier (1937-1938) et nommé professeur de droit à Strasbourg (1938-1939).

En 1940, il sera révoqué par le gouvernement de Vichy car il est considéré comme fils d’étranger (son père était né à Malte).

Il s’ improvise alors agriculteur et participe à la Résistance sans toutefois prendre les armes.

Enfin, en 1943, il passera son agrégation de droit romain et d’histoire du droit et sera nommé Professeur à la faculté de droit de Bordeaux où il enseignera jusqu’à sa retraite en 1980.

La technique ou l’enjeu du siècle

Dès 1954, il analysait avec clairvoyance le fait technique.

Devant son influence croissante et décisive sur nos vies, il écrira cet ouvrage où il analyse comment le véritable moteur de la politique et des sociétés est :

« La dynamique mécaniste de la technique, qui génère un modèle propre qui dirige la vie :

  • En absorbant toutes les sphères,
  • En éliminant toute décision humaine et les éléments qui constituent l’être humain lui-même et la forme sociale et culturelle de la coexistence».

En outre, dans une société qui a déjà perdu toute capacité de jugement critique et de réflexion morale face à sa conscience, il y dénonce le fétichisme du « progrès » :

« Au cours des derniers siècles, la technique est devenue le pivot central du comportement dans les sociétés, supplantant progressivement les autres causes du comportement, telles que :

  • La morale, le symbolique, le culturel, l’ individuel, etc.

Il ne s’agit pas seulement d’ un déplacement, mais d’ une transformation de toutes ces causes en technique.

  • La communication humaine, le symbolique, sont technicisés (institutionnalisation, marketing, propagande, persuasion, rationalisation, etc.).

Ainsi, la communication entre les personnes est progressivement une communication :

  • Autour des techniques de travail, autour des « goûts technicisés de consommation »  (ICNS fr)

Comment répondre à l’ angoisse que provoque l’ I.A.

 Dans l’encyclique Magnifica Humanitas de Léon XIV :

  • Nous retrouvons des intuitions proches de celles de Jacques Ellul et de Romano Guardini qui dénonçaient le « règne de la quantité » si caractéristique de la modernité occidentale.

C’est pourquoi elle répond à l’ angoisse diffuse d’ une déshumanisation progressive du monde moderne que provoque :

  • L’ essor de l’ intelligence artificielle et la numérisation croissante de l’ existence humaine.

En outre, elle s’ inscrit dans la tradition des textes de Léon XIII à Rerum Novarum ainsi qu’ aux grands textes anthropologiques du concile Vatican II notamment Gaudium et Spes.

Quant à l’adjectif « magnifica », il appartient au registre de la glorification divine et nous dit que :

  • « L’ homme n’ est véritablement grand que parce qu’ il reflète quelque chose de Dieu. »

Léon XIV ne s’ oppose pas la modernité technologique mais, au cœur même de celle-ci :

  • Il cherche à sauver l’Homme.

Pour conclure

En conséquence, pour qu’ à l’ ère de l ’intelligence artificielle, nous puissions discerner comment vivre de manière responsable :

  • Il évoque dans son introduction ces deux récits bibliques.

D’ une part :

  • Celui de la construction de Babel (Gn 11, 1-9) dont le projet n’ est autre :

«  Qu’ une œuvre conçue sans référence à Dieu, soutenue par une uniformité qui élimine la diversité et, au lieu de la communion, choisit l’ homogénéisation.

Babel révèle ainsi la limite de toute construction qui :

  • Aussi grandiose soit-elle, naît de l’ absolutisation de l’ Humain et de sa prétention à l’ autosuffisance

Et d’ autre part :

La reconstruction des murs de Jérusalem (cf. Ne 2-6) dont le récit montre comment la ville renaît :

« Non pas grâce à l’initiative d’ une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple : prêtres, artisans, chefs de famille, femmes et jeunes.
C’est une œuvre qui a Dieu au centre et qui rétablit les liens avant même de poser les pierres. »

Le texte de Néhémie est un plaidoyer pour une civilisation de l’ Amour.

Il nous invite à participer à la construction de la Nouvelle Jérusalem (ou Jérusalem Céleste) :

  • Dont nous parle les deux derniers chapitres de l’Apocalypse (du grec ancien apokálupsis qui signifie « dévoilement » ou « révélation).

En résumé, selon les Écritures,  l’action requise n’est pas de bâtir des murs, mais :

  • De vivre en laissant Dieu édifier spirituellement sa communauté.

La semaine prochaine nous essayerons de découvrir comment la description de la Jérusalem céleste nous invite à bâtir et être dès maintenant :

  • Des citoyens de Babylone (ou de la Nouvelle Jérusalem).

Georgette

Sources : La Vie ( Ce que nous apprend Romano Guardini sur la technique) – La Revue  Études ( La fin des temps modernes de Romano Guardini) – Dilectio.fr ( La fin des temps modernes) – Musée Protestant  (Jacques Ellul) – ICNS (Jacques Ellul : La technique ou l’enjeu du siècle.)

Illustrations : Image mise en avant (Pexel)  – Pixabay Licence (Pas d’attribution  requise) – Wikipédia Commons (Libre de partager)