À quels compromis sommes-nous appelés ? A quelle radicalité sommes-nous appelés ? Serons-nous des extrémistes pour l’amour ?

 

 

L’homme qui surgit du fleuve Jourdain s’appelle Josué. Josué a de la chance, il est entouré d’un peuple vaillant, et a mis toute sa confiance en Dieu. Ça tombe bien, Josué ne va pas n’importe où. Il entre en Terre promise.
Il se rend d’abord à Jéricho, à l’ouest du Jourdain. Jéricho, la grande ville fortifiée, tombe aux mains du peuple de Dieu. Ses habitants sont massacrés, dans d’atroces souffrances, isolés, pauvres et abandonnés.
Il s’engage ensuite à l’ouest, vers Aï, une autre grande ville, qui tombe elle aussi finalement. Ses habitants sont massacrés dans d’atroces souffrances, isolés, pauvres et abandonnés.
Il virera alors au sud-ouest, vers Maqqéba, la ville tristement célèbre, car ses habitants furent eux aussi tous exécutés.
Il descendra vers Libna, qu’il attaqua sans laisser échapper personne.
Josué, avec tout Israël, montera vers Lakish qui tombera entre ses mains.
Il passa alors à Eglon. Où là il mit à mort tous les habitants et ne laissa qu’un tas de ruine.
Puis il s’empara d’Hébron, la frappa de l’épée, comme son roi, toutes les villes qui dépendaient d’elle, et tous ses habitants.
Il se tourna vers Débir pour l’attaquer et il n’en laissa pas pierre sur pierre.
Josué battit tout le pays, au sud, puis au nord. Il ne resta rien. « Et le pays se reposa de la guerre » (Jos 11, 23).

À ce moment de l’histoire, le peuple a pris possession de toute la terre promise, après avoir exterminé tous ceux qui l’habitaient, à l’exception des Gabaonites avec qui il avait fait alliance.

Le problème est que cette conclusion glorieuse est contredite par la suite du livre. La fin du livre de Josué présente une version plus ambiguë de l’histoire : « ils ne dépossédèrent pas les Cananéens qui habitaient à Guézer ; les Cananéens habitent au sein d’Ephraïm jusqu’à ce jour » (Jos 16, 10). Et dans le livre des Juges, c’est même une toute autre lecture de l’histoire qui est donnée : « Les Israélites habitèrent parmi les Cananéens, les Hittites, les Amorites, les Perizzites, les Hivvites et les Jébusites. Ils prirent leurs filles pour femmes, donnèrent leurs propres filles à leurs fils » (Jg 3, 5-6).

Nous sommes face à deux versions de la conquête de la Terre promise :

La première version est épique, c’est celle des 11 premiers chapitres de Josué. Elle insiste à travers l’élimination de tous les ennemis sur la pureté d’Israël, qui n’a jamais pactisé avec les Cananéens et l’idolâtrie.

La seconde version est beaucoup moins violente, c’est celle de quelques passages des chapitres suivants de Josué et surtout du livre des Juges. Dans ce livre, la conquête de la Terre promise n’a pas été radicale, mais progressive, avec des guerres limitées, des traités et des corvées, plutôt que des massacres.

La vérité historique se trouve sûrement dans cette seconde version de l’histoire, faite de compromis. Comment en effet présenter une histoire de compromis, si cette conquête avait été réellement radicale ? En revanche, si la conquête a bien été progressive, cette autre version triomphale peut se comprendre, elle veut insister sur la pureté de la foi d’Israël qui n’a rien renié de sa foi.

Vivre le compromis ou vivre la radicalité ?

Cette tension entre compromis et radicalité, que nous découvrons dans l’histoire de la conquête de la Terre promise, est présente aussi dans les évangiles. Dans l’évangile de Luc, quand un apôtre demande à Jésus s’il devait empêcher un homme qui chassait les démons au nom de Jésus sous prétexte qu’il ne faisait pas partie du groupe des disciples, Jésus répond : « Ne l’en empêchez pas ; en effet, celui qui n’est pas contre vous est pour vous » (Lc 9, 62). Mais quelques verstes plus loin, dans une atmosphère de tension et d’accusation contre son ministère, le même Jésus a déclaré : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi, et celui qui ne rassemble pas avec moi disperse » (Lc 11, 23).

Dans les récits de béatitudes, on trouve des béatitudes de compromis : « Heureux les doux … », « Heureux ceux qui sont compatissants … », « Heureux les artisans de paix … ». Et on trouve des béatitudes de radicalité : « Heureux ceux qui ont faim et soif de justice … », « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice … » (Mt 5, 1-11).

Une façon de dépasser la tension est de se demander quelle radicalité nous voulons défendre. Martin Luther King a dit : « Jésus n’était-il pas un extrémiste de l’amour, Amos n’était-il pas un extrémiste de la justice, Paul n’était-il pas un extrémiste de l’Evangile. La question n’est pas de savoir si nous voulons être des extrémistes, mais de quelle sorte d’extrémistes nous voulons être. Serons-nous des extrémistes pour l’amour ou pour la haine ? »

Demandons-nous : à quels compromis sommes-nous appelés ? Le compromis n’est pas que synonyme de trahison. N’oublions pas que dans ce mot de compromis, nous trouvons le mot de promesse, la possibilité d’une vie pacifiée dans un environnement pacifié.

À quelle radicalité sommes-nous appelés ? Serons-nous des extrémistes pour l’amour ?

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