La pandémie qui s’est déclenchée en 2020 aura au moins permis à tous les humains que nous sommes de mieux prendre conscience que nous ne formons qu’une seule famille humaine, victime du même virus, capable de nous le transmettre et sans doute un jour de le vaincre. Mais elle aura aussi permis de nous poser beaucoup de questions sur le monde que nous construisons ou plutôt que nous détruisons.

 

[…] Le grand silence de notre Église, à l’exception du pape François, a été pour beaucoup un sujet de consternation. On a pu parler d’insignifiance (1). Nous avons entendu parler nos évêques au moment du déconfinement pour réclamer la reprise des célébrations dans les églises, comme n’importe quel syndicat de boutiquiers. Réaction peut être injuste si on se rappelle que le président de la Conférence des évêques de France a pris la plume pour écrire une lettre ouverte… au Président de la République (2) […]

Pendant la période de confinement, deux voix chrétiennes ont retenu l’attention, celle d’un théologien tchèque et celle d’un moine de Ligugé…(3) Les deux allaient dans le même sens : il ne s’agissait plus de « sortir » de nos églises, comme le pape François ne cesse de nous y inviter depuis La Joie de l’Évangile, puisque nous ne pouvions plus nous y rassembler ; l’essentiel était de rejoindre le Christ là où il était : dans les EHPAD et les hôpitaux, dans les rues et les cités, là où les « premiers de corvée » sont au charbon, là où les plus précaires sombrent dans le dénuement.

Le danger est grand de passer à côté de ce défi. Soit en imaginant que le bouclier social de notre État Providence sera suffisant pour absorber la vague des plans sociaux, des fermetures d’entreprises et des licenciements. Soit en nous préoccupant uniquement de rebâtir notre Église, ce dont nous ne pouvons effectivement pas nous désintéresser compte-tenu de la crise qui la traverse.

Mais il ne faut pas se tromper de crise : celle de la planète, celle de notre société, doit passer avant celle de notre Église. C’est la seule manière de changer notre Église de facto, en la décentrant. Le moment que nous vivons est le temps de la mobilisation pour l’action solidaire. La priorité, avec l’année Laudato si, c’est d’entendre « les clameurs de la terre et les clameurs des pauvres », les deux étant intimement liées. […]

Ce qui définit le chrétien, ce n’est pas de croire en « Dieu », c’est son lien au Christ.
Comment rencontrer le Christ aujourd’hui ? Pour beaucoup de chrétiens, la réponse est simple, il y a deux voies royales : l’Évangile et l’Eucharistie… au risque d’oublier la troisième qui est pourtant au cœur de l’Évangile : j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger. L’Évangile et l’Eucharistie nous permettent de rencontrer le Christ dans la prière, personnelle et collective, mais les souffrants, les hommes et les femmes qui galèrent, les pauvres ou les petits, les malades et les étrangers nous permettent de rencontrer le Christ dans l’action. […] Il ne faudrait pas oublier cette présence réelle là. Il n’y a pas deux, mais trois lieux de la rencontre du Christ : la Parole de Dieu, les sacrements de l’Église et la vie des hommes. […]

Il ne s’agit pas de « mettre Jésus Christ dans nos vies » : il y est déjà ! Il s’agit de discerner sa présence au milieu de nous (« il y a au milieu de vous quelqu’un que vous ne connaissez pas » Jn1,26), de le rejoindre et de l’aimer (« ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait », Mt 25), ce qui est la première manière de le révéler et de l’annoncer. « Nous sommes appelés à découvrir le Christ en eux… » Joie de l’Évangile n°198

« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Comme si toutes les tuiles qui nous tombent dessus étaient l’expression de la volonté de Dieu ! C’est un rapport fondamentaliste avec les événements. On en arriverait à dire que la pandémie est une punition de Dieu. Le rapport entre la vie et la foi n’est pas celui-là : Dieu n’est pas la cause de ce qui nous arrive, mais Dieu se sert de tous les événements de notre vie pour nous parler. Si je suis malade ou au chômage, ce n’est pas parce que Dieu l’a voulu, mais je dois chercher ce qu’il me dit à travers un événement comme celui-là et à quoi il m’appelle. C’est évidemment la même chose pour les événements heureux.

Pour opérer ce discernement, il est bon de se référer à l’Évangile et de se rappeler la parole de Jésus : « ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon Père » (Jn 4,34) Il ne prononce pas seulement ces paroles au moment de sa passion, mais dès le début de son ministère. […] On pourrait dire que la volonté du Père, c’est que nous soyons tous heureux ensemble dans la communion du Royaume, en partageant l’amour qui est en Celui que nous appelons Dieu. Si nous sommes les disciples de Jésus, notre nourriture, i.e. ce qui nous fait vivre, c’est la même que celle de Jésus qui vit en nous, c’est de faire la volonté du Père. Cette volonté du Père, elle est effectivement à faire : « ce ne sont pas ceux qui me disent Seigneur, Seigneur qui entreront dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon Père » (Mt 7,21). C’est le domaine de l’action, de l’agir.

Diacona 2013 a été l’occasion de se rappeler que la « diaconie » ou « service de la fraternité » devait être l’affaire de toute l’Église. […] C’est une dimension de la foi chrétienne que tous les disciples de Jésus et toutes les communautés chrétiennes sont appelés à vivre. « Chaque chrétien et chaque communauté sont appelés à être instruments de Dieu pour la libération et la promotion des pauvres, de manière à ce qu’ils puissent s’intégrer pleinement dans la société » Joie de l’Évangile n°187. […] Le service de la fraternité évoque une volonté de servir un lien fraternel entre tous, permettant à tous de vivre en frères, de donner et de recevoir […] C’est le sens de l’encyclique que le pape François va publier : Tutti fratelli. […]

Ce service de la fraternité, il est à vivre dans l’Église et dans la société. Au moment où c’est toute la société qui est précarisée par la pandémie, il s’agit prioritairement de servir la fraternité dans le monde, en portant le souci des plus fragiles et des plus démunis, en étant à leurs côtés et de leurs côtés. C’est toute l’Église qui doit être servante, diaconale, au service d’une fraternité qui n’exclut personne.
Le pape François nous donne deux images de cette Église qui est à (re)construire pour qu’elle soit vraiment servante de l’humanité blessée :
* une Église en sortie : il s’agit surtout de sortir de l’entre-soi, en étant présent dans les quartiers, dans les entreprises, dans les associations, aux périphéries, pour rejoindre le Christ vivant qui nous attend.
* une Église hôpital de campagne : alors que la pandémie semble redémarrer, il s’agit d’abord de prendre soin des blessés de la crise, les malades et les personnes âgées, bien sûr, mais tous ceux qui risquent de se retrouver sur le carreau, sans ressources. Réorganiser nos églises pour qu’elles soient des hôpitaux de campagne, ça veut dire quoi ? Concrètement, on fait quoi ? Voilà l’urgence. En respectant bien sûr les contraintes sanitaires !

 

Père Jean-Pierre Roche
15 septembre 2020

 

1) Anne Soupa, La crise, p.31
2) Eric de Moulins-Beaufort, Le matin, sème ton grain.
3)Thomas Halik, L’Église doit être là pour tous…
Frère François Cassingena-Trevedyy, De la fabrique du sacré
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