Dimanche 9 août 2020

Très chers amis,

17h00 : Le président Emmanuel Macron avait promis à Beyrouth le 6 août ; il a tenu parole le dimanche 9 août. Quelle rapidité et quelle efficacité !

M. Macron et M. Antonio Guterres Secrétaire général de l’ONU ont appelé et tenu effectivement à 15h00, heure du Liban, une « Visioconférence de soutien pour la population du Liban », à laquelle ont participé une trentaine de pays amis du Liban, dont le président Donald Trump pour les Etats-Unis, la présidente de la Commission européenne Mme Ursula Von Leyen, L’émir du Qatar cheikh Tamim Ben Hamad al-Thani, et bien d’autres.

L’aide d’urgence « engagée ou mobilisable à brève échéance est de 252,7 millions d’euros, dont 30 millions d’euros de la part de la France », a annoncé l’Elysée.

« Les participants ont convenu que leur assistance devrait (…) être bien coordonnée sous l’égide des Nations Unies et fournie directement à la population libanaise, avec le maximum d’efficacité et de transparence ». Ils ont aussi insisté sur la nécessité d’une « enquête impartiale, crédible et indépendante sur les circonstances de la catastrophe et proposé une assistance aux autorités libanaises en ce sens ».

L’ONU a chiffré à 85 millions de dollars le coût des seuls besoins de santé. « L’objectif immédiat est de pourvoir aux besoins d’urgence du Liban, à des conditions qui permettent que l’aide aille directement à la population », a expliqué l’Élysée, en visant « la consolidation des bâtiments endommagés, l’aide médicale d’urgence, l’aide alimentaire et la restauration des hôpitaux et écoles ». « La méthodologie est celle que les organisations internationales utilisent. Il y a une nécessité qu’on ne fasse pas de chèque en blanc au gouvernement libanais ».

Le président libanais Michel Aoun, qui prenait part à la conférence, a appelé à « un acheminement rapide des aides au Liban pour la reconstruction de Beyrouth ». II a tenu à « remercier le président français et le secrétaire général de l’ONU pour l’organisation de cette conférence après la catastrophe qui a frappé notre capitale ». Il a rappelé que « ce drame était survenu alors que le pays traverse déjà des crises économique et financière, en sus de la crise des réfugiés syriens et des répercussions de la pandémie de coronavirus », soulignant « l’importance d’une solidarité internationale rapide ». « La reconstruction de ce qui a été détruit et les travaux nécessaires pour redonner son éclat à Beyrouth nécessitent beaucoup de choses et les besoins sont très nombreux. Les réponses à ces besoins doivent être envoyées le plus rapidement possible, avant l’hiver, au cours duquel les souffrances des citoyens risquent d’augmenter, surtout ceux qui n’ont plus de domicile ».

Quant à Sa Béatitude le Patriarche Raï, il a été très dur envers les responsables politiques dans son homélie dominicale :

« Les explosions dans le port de Beyrouth sont une catastrophe qui a secoué le monde entier ». Qualifiant l’explosion de « crime contre l’humanité », il a appelé au lancement « d’une enquête internationale sur les causes obscures de ce drame, et notamment les raisons pour lesquelles 2.750 tonnes de nitrate d’ammonium étaient stockées dans un hangar du port ». Il a encore réclamé que « tous les responsables de ce massacre soient traduits en justice ». Il a par ailleurs salué « du fond du cœur toutes les organisations, associations et personnes qui se sont mobilisées pour venir en aide aux sinistrés et déblayer les rues de la capitale ». Ces « jeunes de la révolution civilisée sont le futur prometteur du Liban ». Il a salué « l’initiative lancée par le président français, Emmanuel Macron, et le Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, qui ont invité à une conférence internationale de donateurs cet après-midi, afin de soutenir le Liban en mobilisant des aides à la reconstruction, des vivres, du matériel médical et un soutien à l’éducation ».

Sa Béatitude a réclamé « des décisions courageuses » de la part des dirigeants. « La démission d’un député par-ci et d’un ministre par-là ne suffit pas » ; Invitant les responsables à faire preuve d’empathie avec les Libanais, il a appelé « le gouvernement à démissionner s’il n’est pas capable d’assurer la renaissance du pays ». Il a aussi réclamé « le départ du Parlement devenu incapable de faire son travail », souhaitant « des élections législatives anticipées ».

A midi, Sa Sainteté le pape François est revenu à la catastrophe du Liban en adressant un message plein de tendresse et d’encouragement pour le Liban et les Libanais :

« En ces jours-ci, ma pensée se tourne souvent au Liban. Je vois un drapeau libanais sur la place. Il y a un groupe de Libanais sur la place. La catastrophe du mardi dernier nous rappelle tous comment font les Libanais pour collaborer au bien commun de ce pays très cher.

Le Liban a une identité particulière, fruit de rencontre de plusieurs cultures, qui a fleuri au cours des temps, comme un modèle du vivre ensemble. Cette convivialité est très fragile en ce moment, on le sait.

Je prie pour qu’avec l’aide de Dieu et la participation de tous puisse renaître un Liban plus libre et plus fort. J’invite l’Eglise au Liban à être proche au peuple en ce calvaire qu’il traverse, comme elle le fait ces jours-ci, avec solidarité et compassion, avec le cœur et les mains ouverts au partage. En outre j’appelle à l’aide généreuse de la part de la communauté internationale.

S’il vous plaît, je demande aux Evêques, aux prêtres et tous les religieux du Liban, qu’ils soient proches du peuple avec un style de vie avec l’empreinte de la pauvreté évangélique sans luxe, car votre peuple est dans la souffrance et souffre beaucoup ».

En outre, Sa Sainteté a décidé d’envoyer un don de 250.000 Euros d’aide au Liban.

23h00 : Les manifestations qui avaient repris ce dimanche au centre-ville réclamant le départ de toute la classe politique, et qui ont connu de nouveau le débordement de quelques réfractaires comme hier soir en cassant et brûlant, se sont calmées.

Il faut noter que la ministre de l’Information Manal Abdessamad a présenté sa démission du gouvernement. D’autres ministres voulaient la suivre, tels Damianos Kattar et Raoul Nehmé, mais ils ont été prié par le Premier ministre d’attendre jusqu’à demain, réunion du Conseil des ministres.

Le député de Zghorta Michel Moawad a présenté sa démission, ainsi que le député Neemat Frem qui l’a présenté depuis Dimane après un entretien avec le patriarche Raï.

Samedi, les trois députés du parti Kataëb, avaient annoncé leur départ de la Chambre, ainsi que la députée Paula Yacoubian, issue de la société civile. Mercredi, au lendemain de la catastrophe, le député Marwan Hamadé, du bloc socialiste de Walid Joumblatt, avait déjà annoncé sa démission.

Lundi 10 août 2020

11h50 : J’ai été à Batroun pour prendre part à l’accueil populaire de la dépouille du caporal Estéphan Rouhana, 26 ans, de la Brigade marine du Port de Beyrouth, succombé aux explosions de mardi. La procession a traversé les rues de Batroun, avec la présence massive de militaires camarades d’Estéphan, avant d’arriver à la cathédrale sainte Etienne où j’ai présidé la cérémonie des obsèques. Dans mon homélie, j’ai interpellé les responsables politiques en leur disant : « Dieu vous aime, vous aussi. Ayez le courage de vous repentir avant que ce ne soit trop tard, et de dire avec Zachée : Eh bien, Seigneur, nous faisons don aux pauvres de notre peuple de la moitié de nos biens et, si nous avons fait tort à quelqu’un, nous lui rendons le quadruple. Vous serez alors sauvés ».

16h00 : J’ai présidé la réunion extraordinaire de la « Cellule de Charité » dans le diocèse (qui réunit les responsables des associations et mouvements d’Eglise travaillant dans le domaine du service social, dont la Caritas diocésaine et la Conférence de Saint Vincent de Paul), pour mettre au point une action de secours pour Beyrouth. Il y avait aussi le petit comité représentant l’Union des municipalités du département de Batroun et l’Union des élus locaux, qui veulent collaborer à notre campagne de charité ; et ce n’est pas la première fois que nous travaillons ensemble au service de nos frères et sœurs. Ils veulent tous se donner à l’action charitable « sous l’égide de l’Evêque ».

Nous avons convenu que je contacte l’archevêque de Beyrouth S. Exc. Mgr Paul Abdessater pour lui proposer de prendre en charge une paroisse, qui pourrait être celle de Saint Antoine à Gemmayzé, le quartier le plus détruit, où j’étais avec mes jeunes vendredi dernier (qui y sont toujours), et de dresser une tente qu’on appellerait « Tente Batrounienne de la Charité ». Un grand nombre de nos jeunes, surtout des architectes, des techniciens et des ouvriers du bâtiment, sont déjà prêts à se porter volontaires pour aller assurer une permanence à long terme pour une mission humanitaire et porter toute aide nécessaire aux habitants.

A la fin de la réunion j’appelle Mgr Abdessater pour lui annoncer le projet. Profondément ému, il me dit : « c’est une première ». Et il accepte volontiers la paroisse de Saint Antoine, surtout que le curé, Père Dany Jalkh, est le camarade de promotion de notre Vicaire général Mgr Pierre Tanios, et qu’un bon nombre de Batrouniens habitent ce quartier. J’ai pris alors rendez-vous avec lui, mercredi matin, pour le petit comité issu de la Cellule de Charité.

19h32 : Après une série de démissions de ses ministres dans la journée (Damianos Kattar, Raoul Nehmé, Zeina Abi Acar Vice-Premier ministre), le Premier ministre, Hassan Diab, annonce sa démission en direct à la télévision dans une allocution employant des mots très dure contre la classe politique corrompue ; (la traduction est de l’Orient-Le Jour) :

« Nous sommes toujours sous le choc de la tragédie qui a frappé le Liban. Ce désastre qui a frappé les Libanais au cœur, est le produit d’une corruption endémique au sein de l’Etat. Ce système est profondément enraciné, et je me suis rendu compte qu’il est plus grand que l’Etat qui, les mains liés, n’a pas réussi à le combattre ou à s’en débarrasser ». « Une des nombreuses manifestations de la corruption a explosé dans le port de Beyrouth, et la calamité s’est abattue sur le Liban ; mais les cas de corruption sont répandus dans le paysage politique et administratif du pays ». « La classe politique menace la vie des gens, falsifie les faits, survit grâce aux séditions et exploite le sang des Libanais ».

« L’ampleur de la tragédie est indescriptible, mais certains ne s’en préoccupent pas. Ils vivent dans un autre temps. Ils veulent juste marquer des points politiques, prononcer des discours populistes et détruire ce qui reste de l’Etat. Ils auraient dû avoir honte d’eux car cette catastrophe est le produit de leur corruption, et Dieu sait combien de catastrophes se cachent derrière leur corruption. Ils n’ont rien compris à la révolution du 17 octobre ».

« Il faut les changer car ils sont la véritable catastrophe du pays. Les opposants au gouvernement ont tenté de faire porter au cabinet la responsabilité de l’effondrement économique et de la dette ». « Nous avons combattu avec honneur, mais nous étions seuls face à eux. Ils ont utilisé toutes les armes en leur possession, comme la falsification de la vérité ».

« Mais ce gouvernement n’a épargné aucun effort pour dessiner une feuille de route qui pourrait sauver le pays. Tous ses ministres ont fait de leur mieux, sans intérêt personnel. Tout ce qui nous importait, c’était de sauver le pays. Nous avons été la cible de nombreuses insultes, mais nous avons refusé d’entrer dans des polémiques car nous voulions travailler ». « Mais cette bataille est inégale. Nous étions seuls et ils étaient tous contre nous. Ils ont utilisé toutes leurs armes, déformé les faits, falsifié les preuves, lancé des rumeurs, menti aux gens (…) Ils savaient que nous représentons une menace pour eux, et que le succès de ce gouvernement signifie un réel changement au niveau de la classe dirigeante de longue date ». « Nous voilà aujourd’hui, avec ce séisme qui a frappé le pays. Notre principale préoccupation est de traiter ses conséquences et mener rapidement l’enquête pour déterminer les responsabilités de chacun. Nous sommes aux côtés de ceux qui réclament que les responsables de ce crime soient traduits en justice ». « Nous faisons un pas en arrière pour mener la bataille du changement avec les gens. C’est pour cela que j’annonce aujourd’hui la démission de ce gouvernement. Que Dieu protège le Liban. Vive le Liban ! ».

M. Diab s’est rendu au palais de Baabda pour présenter officiellement la démission de son cabinet au président Michel Aoun, qui l’a accepté, et qui a chargé le gouvernement d’expédier les affaires courantes.

Entre temps, la démission du gouvernement n’a pas satisfait le mouvement de protestation populaire. Les manifestations dans le centre-ville ont même redoublé de violence. Des heurts se déroulaient aux abords du Parlement où certains cherchaient de forcer les barrages de la police et de l’armée pour entrer dans l’enceinte du Parlement. Les manifestants réclament le départ de toute la classe politique, et la démission des députés à l’instar de celle des ministres.

On ne sait pas ce qui nous attend ! Mais nous restons confiants qu’un changement profond est en train de se faire, et que tout enfantement est accompagné de douleurs, comme nous dit Jésus : « Lorsque la femme enfante, elle est dans l’affliction puisque son heure est venue ; mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de son accablement ; elle est toute à la joie d’avoir mis un homme au monde » (Jn. 16, 21). Oui, un Liban nouveau renaîtra, nous disait hier le Pape François.

† Père Mounir Khairallah
Évêque de Batroun

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