En ce 2e dimanche après la pentecôte nous célébrons la fête du Corps et du Sang du Christ (connue également sous celle de la Fête du Saint Sacrement ou encore Fête-Dieu). Instituée au 13e siècle, elle commémore la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de l’Eucharistie. C’est pour nous l’occasion d’en approfondir le sens et de réfléchir sur la place qu’Elle tient dans nos vies. C’est avec un tableau du peintre espagnol Juan de Juanes (né Vicente Juan Masip : 1507 – + 1579) nous allons le faire.

Surnommé le second Raphaël et considéré à Valence comme le peintre le plus important de son époque, il s’est principalement consacré à la peinture religieuse. Son tableau, Le Dernier Repas, est une huile sur panneau de bois. Visible au Musée du Prado à Madrid, il a été peint vers 1562. Œuvre classique et lumineuse, elle représente la dernière cène (du latin cena = repas du soir). Ce traditionnel repas de Pessa’h (la Pâque) Jésus et ses apôtres le célébrèrent avec un peu d’avance : « Avant la fête de la Pâque … » (Jn 13, 1). C’est au cours de celui-ci qu’Il institua l’Eucharistie (du grec eukharistia = action de grâces).

Au premier plan, la grande aiguière et la cuvette évoquent le passage de l’évangile de Saint Jean où Jésus se fait serviteur en lavant les pieds de ses apôtres : « […] Il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec un linge … » (Jn 13, 5) et où il leur fit cette demande : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez vous aussi, comme j’ai fait pour vous » (Jn 13, 15). Au second plan, les pains posés sur la nappe blanche qui recouvre la table, le vin dans la carafe ainsi la présence des disciples entourant le Christ (leur nom est écrit dans les fines auréoles dorées : de gauche à droite, Thadée, Matthieu et Barthélemy, Jacques le Majeur, André, Pierre à la droite du Christ, Jean à sa gauche, penché sur son épaule, puis Jacques le Mineur, Thomas, Simon et Philippe et, assis sur un tabouret sur lequel est inscrit son nom, Judas) nous révèlent qu’il s’agit bien d’un repas de Pessa’h. Mais la façon dont est représenté Judas (assis sur un tabouret) sans auréole, cheveux roux, vêtu d’une tunique jaune, prêt à quitter la table une bourse à la main, nous indique que quelque chose d’important se joue à cet instant.

Le choix des couleurs est révélateur. Dans l’iconographie, la connotation péjorative de la rousseur est, dans l’antiquité, associé à Typhon, divinité malfaisante ; c’est également celle de Caïn. Dès le Moyen-Age occidental, elle était devenue l’attribut de l’hypocrisie en référence au goupil (le renard était considéré comme un animal perfide et voleur). Avant le Moyen Âge, la couleur jaune, symbolisant le pouvoir, la richesse, la sagesse, était appréciée. Mais peu à peu, elle était tombée en disgrâce. L’or était devenu la couleur de la lumière, de la chaleur, de la divinité tandis que le jaune était celui de la trahison, du mensonge. Ces détails nous renvoient donc à l’annonce de la condamnation du Christ dans l’Ancien Testament : « Mes ennemis me condamnent déjà : « Quand sera-t-il mort ? son nom effacé ?… Même l’ami, qui avait ma confiance et partageait mon pain m’a frappé du talon » (Ps 40, 6 et 10). Ils nous disent que l’heure de la passion est venue : « Et moi, je suis un ver, pas un homme, raillé par les gens, rejeté par le peuple. Tous ceux qui me voient me bafouent, ils ricanent et hochent la tête » (Ps 21, 7-8).

Au centre du tableau, Jésus est assis devant le Saint Calice de Valence posé sur la table (conservé dans la cathédrale depuis 1437, il serait celui ayant servi à l’institution de l’Eucharistie). Il lève l’hostie, du latin hostia (victime offerte en expiation). Les apôtres la regardent avec respect. Ce geste de l’élévation, après la consécration, remonte au 12e siècle. Il nous dit que le Christ nous fait don de sa vie, que ce petit bout de pain est devenu pain de vie et, qu’en lui, toute la création est renouvelée en Dieu.

Tout dans cette œuvre nous invite à redécouvrir le sens des paroles du Christ instituant l’Eucharistie : [« Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit et, le donnant aux disciples, il dit : « Prenez, mangez : ceci est mon corps ». Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, en disant : « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés »] (Mt 26, 26-28). Par ces mots Jésus indique l’essentiel de sa vie et de sa mission : sauver l’humanité du péché. Les paroles prononcées sont ses dernières volontés. Il désire qu’elles se gravent dans le cœur de ses disciples et dans celui de ceux qui le deviendront. Cet acte qu’il vient de poser, nous devons non seulement nous en souvenir, mais en vivre. Jésus, présent dans le pain et dans le vin, l’est aussi quand Sa parole est proclamée, quand l’assemblée est réunie en son nom. La fête du Corps et du Sang du Christ est celle où Dieu (Père, Fils et Esprit), nous révèle l’immensité de son amour miséricordieux. Sœur Anne Lécu nous le rappelle « Dans ce geste d’élévation, le Christ nous contemple, s’offre pour nous et nous aime. L’amour reçu nous transforme en capacité d’amour donné. Nous avons autant à le contempler qu’à nous laisser contempler par Lui ».

Georgette
Illustration : The Last Supper : le dernier souper de Juan de Joanes – Musée du Prado. Wikimédia Commons – Domaine public.
Sources pour commenter le tableau – Wikipédia – Croire, La Croix – Anne Lécu : Ceci est mon corps – Historique et symbolique des couleurs.

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