Pendant notre pèlerinage à Assise, le Père Alexandre, au cours de deux de ses homélies, nous a mis en garde contre un usage immodéré des selfies (appelés en français canadien « autophoto » ou « egoportrait ») et des réseaux sociaux. Il nous a fait remarquer qu’ils ne permettent pas un réel dialogue, une véritable relation ; seule l’est une rencontre en tête à tête. Sœur Marie-Ange nous l’a fait remarquer : il faut que nos monologues (avec Dieu et avec les personnes ) deviennent de véritables dialogues.

 

 

Ces invitations nous incitent à réfléchir sur les dangers du net. Savons-nous que, lorsque nous cliquons sur les icônes des sites internet tels que le pouce levé du bouton j’aime de facebook, du petit oiseau de twitter… l’intégralité de l’historique de notre navigation est enregistrée. Bernard Harcourt, professeur de droit et de philosophie politique à l’université Colombia (New York) et, en France, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, nous livre dans son ouvrage « La Société d’exposition. Désir et désobéissance à l’ère numérique » une analyse alarmante et sans concession des technologies Big Data (concept permettant de stocker un nombre indicible d’informations sur une base numérique). Elles permettent de s’introduire dans nos vies privées. Il y dénonce l’ampleur de notre renoncement volontaire à une authentique liberté. Ce mal trouve son origine en nous, dans notre désir d’augmenter le nombre de nos abonnés, de collectionner les « likes »… , dans un certain narcissisme et dans un désir de partage qui malheureusement demeure virtuel.

Aujourd’hui le numérique rythme notre vie : téléphone portable, envoi de textos avec possibilité d’envoi en masse permettant d’importer nos listes de contacts, de composer un message pour une campagne SMS et de l’envoyer immédiatement, ou en différé, en quelques clics. GPS, montre connectée (selon Bernard Harcourt : « la montre Apple apporte beaucoup plus d’informations sur son possesseur que le bracelet de cheville des condammés »), carte de transport, lecture sur la liseuse Kindle, tickets de caisse envoyés par email, affichage des CV et des expériences professionnelles sur des sites personnels ou sur Linkedln, partage de nos photos personnelles et de nos voyages sur Instragram… autant de moyens permettant que tous nos gestes soient gravés dans le cloud (nuage en anglais) qui recouvre l’ensemble des solutions de stockage. En clair, les données des internautes sont disponibles sur des serveurs distants et accessibles par internet. Elles sont collectées par les géants du Net avant d’être récupérées par la NSA ; le tout débouchant sur une abolition des frontières entre Etat, commerce et vie privée. Les adolescents et jeunes adultes sont des cibles particulièrement vulnérables car ils n’ont pas forcément conscience que leurs publications peuvent, à long terme, avoir des conséquences néfastes sur leur avenir puisque ce qui est mis en ligne reste en ligne et peut refaire surface des années plus tard !. Or le droit à la sauvegarde de la vie privée, de la dignité est considéré comme un des besoins fondamentaux permettant l’épanouissement de l’être humain.

Dans son ouvrage Bernard Harcourt propose plusieurs pistes pour protéger nos données personnelles. Parmi elles : repenser le modèle de toutes les plateformes, en inventer des nouvelles qui soient attrayantes tout en protégeant la vie privée, transformer les médias sociaux en associations non marchandes… Dans cet essai l’auteur, qui reste un virulent critique des géants du numérique, dresse, avec lucidité, l’amer constat que la collecte des données trouve sa source dans notre désir d’être aimé et suivi sur le net. Il souligne à quel point : « Nous nous mettons nous-mêmes à nous juger et nous évaluer par des chiffres, (Les nouvelles plateformes façonnent ce que nous aimons de nous) ». Son livre dérangeant explique, avec clarté, comment ces réseaux, ces nouvelles technologies nous enchaînent et nous poussent à l’exhibitionnisme en exploitant notre désir : d’accéder à tout rapidement et tout le temps, d’être populaire et reconnu par le plus grand nombre.

Pendant le carême, afin de progresser vers la sobriété heureuse, notre groupement paroissial nous invite à nous retrouver chaque soir, du 23 au 28 mars, pour écouter la Parole de Dieu qui vient nourrir nos vies, les illuminer et leur donner du sens et pour prier ensemble. Pendant cette période de préparation à la grande fête de la Résurrection, plusieurs démarches nous sont proposées. Nous pouvons opter pour le jeûne numérique en décidant de limiter l’usage de notre portable ou de notre ordinateur. Demandons à l’Esprit Saint de nous éclairer, de nous aider à prendre conscience du risque de déshumanisation lié à ces moyens de communication et d’information. Il est nécessaire de faire preuve de discernement, d’avoir le courage de nous interroger sur les conséquences anthropologiques de cette « datafication » (mise en données) de nos existences.

 

Georgette

Source : Marie Boêton – La croix L’hebbo du 22 et 28 février 2020.
La Société d’exposition – Désir et désobeissance à l’ère numérique, Bernard Harcourt, SEUIL, 2020.

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