« Qu’as-tu fait de ton frère ? » (Gn 4, 10)

 

Cette question accompagne notre carême 2019, si particulier pour l’église, et elle rejoint notre actualité, lourde et blessante. Lors de la rencontre du pape avec les présidents de conférence épiscopale sur les abus sexuels dans l’église, le cardinal Tagle, évêque de Manille aux Philippines, a repris cette question, et celle de Mt 25 qui lui est connexe : « Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu avoir faim, soif, froid, être malade, étranger, blessé ou violé ? » « Ce que vous avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait », « ce que vous n’avez pas fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait ». Questions brûlantes que nous devons garder devant nous sans cesse.

Cette question accompagne notre carême 2019 et elle fait suite aussi à la phrase de notre Avent 2018 : « le Verbe s’est fait frère », osons la rencontre. « Le Verbe s’est fait frère » nous permettait d’entendre la méditation de Christian de Chergé, prieur des moines de Tibhirine, béatifié avec 18 autres religieux en Algérie le 8 décembre dernier. « Le Verbe s’est fait frère » nous permettait de regarder avec les yeux de Dieu chacun de nos frères, quelque soit son histoire, sa culture, ses traditions comme habité par la présence de Dieu. Elle nous invitait à la Rencontre également.

Cette question sera donc abordée par plusieurs voix, une voix chrétienne, une voix juive et une voix musulmane, non pas pour aboutir à une sorte d’uniformité, qui serait le refus de toute différence, un plus petit dénominateur commun, non plus pour dire que tout se vaut, mais pour se réjouir de la richesse de chaque tradition, pour savoir se réjouir de ce qui est bon et beau chez les autres, « et il vit que cela était bon », pour découvrir cette manière de l’Esprit de souffler où il veut, et comme il veut.

Vatican II : « L’Esprit se manifeste d’une manière particulière dans l’Eglise et dans ses membres ; cependant sa présence et son action sont universelles, sans limites d’espace ou de temps »

Pour cette première méditation, j’aimerais vous proposer la lecture d’un petit psaume, le psaume 133, qui nous montre la merveille de l’amour fraternel, de la rencontre de l’autre, de l’attention et du soin à donner à l’autre. Nos communautés sont le lieu où vivre la miséricorde, la tendresse, la bienveillance.

 

« Comme il est doux d’être ensemble », Psaume 133.

Texte : PSAUME •133[132]

Quelle merveille que l’amour fraternel. 

1 Psaume des montées. De David.

Voici, oh ! qu’il est agréable, qu’il est bon

Pour des frères de demeurer ensemble !

2 C’est comme l’huile précieuse qui, répandue sur la tête,

Descend sur la barbe, sur la barbe d’Aaron,

Qui descend sur le bord de ses vêtements.

3 C’est comme la rosée de l’Hermon,

Qui descend sur les montagnes de Sion ;

Car c’est là que l’Eternel envoie la bénédiction,

La vie, pour l’éternité.

 

J’ai choisi cette perle de petit Psaume. Il nous parle de l’amour fraternel, de bénédiction, de vie bonne et agréable, il nous parle de paix et même de vie éternelle. Cela donne à ce texte un parfum d’évangile.

J’ai choisi ce texte car il me semble plein d’encouragements, plein d’enthousiasme et plein d’enseignements précieux pour notre vie de tous les jours, et donc aussi pour celle de notre église, de nos communautés qui doivent être pour reprendre les termes du pape François « des oasis de miséricorde », des lieux où on vive la miséricorde entre nous et avec tous ceux qui passent.

 

  • Un désir profond de tout homme : vivre la concorde entre tous !

 

Notre psaume commence par une belle affirmation : « Ah comme c’est agréable et bon de demeurer ensemble comme des frères et sœurs unis… »

C’est vrai. Cela exprime bien notre désir le plus profond. Et l’on pourrait ajouter, si l’on était moins positif que ce Psaume : « Ah comme les disputes, les coups par derrière sont fatigants, nocifs, et amères ».

Ce Psaume 133 ne propose pas pour autant que nous pensions tous la même chose, comme dans une nouvelle Babel et sa pensée unique (Genèse 11), nous le verrons plus loin à propos de la rosée sur l’Hermon. Mais néanmoins une union où nos désaccords puissent se vivre de façon féconde et agréable.

 

  • Comment faire pour avancer dans ce domaine ?

Parfois, nous avons bien conscience que c’est notre caractère qui est le problème, notre manque de maturité, nos réactions incontrôlables, ou bien une forte idée de la justice et de la vérité qui nous pousse à jouer le rôle du justicier. Souvent aussi, nous pensonsavoir fait notre part, largement notre part dans les efforts de paix, et que maintenant la bonne entente dépend des autres.

Notre Psaume n’entre pas dans cette question de savoir qui a tort dans la dispute : est-ce moi, est-ce l’autre, les autres, ou tout le monde, ou les circonstances.

Ce Psaume, en fait, semble nous dire, à chacun, que l’important c’est que nous soyons motivés pour une bonne union. Et pour cela, il explique que c’est une question fondamentale, pas seulement un petit plus qui rend la vie plus douce. Ce Psaume va même jusqu’à dire que l’union fraternelle est LElieu où l’on reçoit la vie éternelle. Rien de moins.

Mais ce Psaume ne tombe pas pour autant dans le moralisme, il travaille sur notre motivation, sur notre désir, sur notre espérance d’une union fraternelle. Pour le reste, les progrès arriveront tout seuls, progressivement, ils viendront comme par miracle, et c’est bien un miracle, en fait, nous dit le Psaume en conclusion, un miracle dont Dieu est la source.

Bref, c’est vrai que pour faire la paix, il faut être deux, mais notre mission est déjà de commencer par évoluer nous-mêmes, et pour cela, rien de tel que d’espérer la paix et de l’attendre par la foi. De faire de cela une priorité dans notre existence.

 

  • Un texte étonnant

Ce Psaume est étonnant aux oreilles d’un lecteur d’aujourd’hui, avec ce curieux catalogue d’images hétéroclites. Quel rapport y a-t-il entre l’huile versée sur la tête, deux barbes dont celle d’Aaron, les franges du manteau, la rosée qui coule d’une manière invraisemblable d’une montagne sur une autre… Qu’est-ce que tout cela veut dire ?

Il ne s’agit pas d’un code secret, ces images étaient limpides pour des oreilles de l’époquede sa rédaction, car elles sont très classiques dans la Bible.

Par contre le message de ce psaume était tout à fait étonnant, voire choquant pour bien des lecteurs de l’époque, et le fait que ce Psaume soit intégré dans la Bible, et même à une place particulière dans le Psautier, comme la dernière marche dans cette série des « Psaumes des montées » qui accompagnaient le pèlerinage au temple de Jérusalem (Ps 120 à 134).

Vous cherchez Dieu, nous dit ce Psaume, vous attendez ses bénédictions, une vie douce et agréable, plus de justice et de paix pour notre peuple ? Vous faites bien, mais cela vous ne pourrez le recevoir que dans l’union fraternelle.

Dans ce contexte religieux, on s’attendrait à ce que la clef pour recevoir la vie éternelle soit dans une bonne et saine doctrine, non. Ce n’est pas non plus dans des rites, fait bien comme il faut. Ce n’est pas non plus dans la générosité… mais dans l’union fraternelle. Cela n’annule pas l’importance du temple, du culte, de prière et la Bible qui sont évoqués ici également comme nous allons le voir, Mais vécus dans une riche, large, généreuse union fraternelle rassemblant des personnes aussi diverses que possible. C’est là que Dieu envoie sa bénédiction.

Concernant toutes les églises et les religions, tous les biens pensants et les redresseurs de torts, cela remet sacrément les pendules à l’heure. Et le réglage des pendules n’est pas fini. Ces curieuses images qui sont au milieu du Psaume sont également assez subversives.

 

  • L’huile de bénédiction et de vocation

 

Première image : l’union fraternelle est comme l’huile qui est versée sur notre tête. L’huile est dans la Bible symbole de la bénédiction de Dieuet le signe d’une vocation personnelle. Elle indique que celui qui la reçoit est chargé de mission par Dieu pour embellir le monde d’une certaine façon.

Qu’est-ce que cela nous dit pour nous et notre église ?

D’abord que cette union fraternelle est à recevoir comme une bénédiction venue de Dieu. Et c’est formidablement déculpabilisant. Oui, nous avons du mal à vivre en bonne entente. Mais cela nous est donné comme la bénédiction de Dieu, par grâce, comme un don, comme une surprise, c’est un miracle.

Mais il semble qu’il y a là un paradoxe. Puisque l’union fraternelle est à recevoir comme une bénédiction qui vient de Dieu, et que l’union fraternelle est le seul lieu où Dieu puisse envoyer sa bénédiction, comment faire ? Il peut y avoir effectivement un cercle vicieux dans nos existences et dans notre église. Moins nous aimons les autres, moins nous laissons Dieu nous donner la foi. Et moins nous avons la foi, moins nous aimons nos frères et sœurs quand ils sont différents…

Si une chose semblable nous arrivait physiquement, d’être trop faible pour avoir faim et de ne pas assez manger pour être en forme, comment nous en sortirions-nous ? En nous forçant un tout petit peu à manger, et de plus en plus, de bonnes choses. Pour ce qui est de la foi et de l’union fraternelle, cela vient de Dieu, comme une bénédiction. Mais on peut délibérément choisir d’espérer activement la bénédiction de Dieu et à l’entente fraternelle. Le cercle peut devenir alors vertueux plutôt que vicieux, nous donnant de grandir dans ces deux domaines fondamentaux.

C’est pourquoi la pensée délibérée de prendre l’union fraternelle et l’espérance en Dieu comme priorités conjointes est une bonne piste. Sans se culpabiliser de ne pas être assez cœur à cœur avec Dieu ni avec les autres, nous pouvons travailler là-dessus. Et l’Église peut vraiment être un des bons lieux pour cela.

Et puisque l’huile est également le signe d’une mission personnelle, cette image nous invite à ne pas seulement attendre et recevoir mais à militer avec des gestes prophétiquesposant notre petite pierre pour l’union fraternelle.

 

  • La tête et la barbe

 

Cette huile de bénédiction, nous dit le Psaume, ruisselle de la tête jusqu’à la barbe. En hébreu le mot têtesignifie également le commencement, ou la jeunesse. Et le mot barbesignifie également la vieillesse.

Nous pouvons donc dire que l’amour fraternel et la bénédiction de Dieu sont dans notre vie comme une naissancequi illumine notre vie tout entière. C’est une réalité. Nous sommes nourris, illuminés, construits par tout instant de relation vraie avec Dieu ou avec notre prochain.

Cela attire aussi notre attention sur une union qui rassemble tous les âges, une église qui rassemble et s’intéresse à chacun. Pas seulement les jeunes, ou pas seulement les vieux, ou les anciens. Mais tous. Comme le disait souvent le pape Jean-Paul II, les jeunes ne sont pas l’avenir de l’église il en sont d’abord le présent. Et les personnes âgées ne sont pas les dernières à bâtir l’avenir, à témoigner souvent avec un vrai rayonnement de ce qui fait la valeur de la vie et de la foi. Quand les générations se parlent, s’enrichissent mutuellement de leurs enthousiasmes respectifs, nous avons là, oui, le lieu d’une bénédiction formidable. Ce que nous cherchons à travers MP3, et à travers nos projets.

 

  • La barbe d’Aaron.

 

Mais en regardant de plus près le texte, il y a en fait deux barbes, la seconde étant la barbe d’Aaron, le premier grand prêtre d’Israël, il est le symbolemême de l’homme dans sa relation avec Dieu.

L’union fraternelle et la bénédiction de Dieu dégoulinent comme une huile qui coule sur la barbe d’Aaron. Le culte, la lecture de la Bible et la prière ont leur utilité, décuplée par l’union fraternellequi favorise, stimule, nourrit notre foi.

Par contre, nous savons tous que nous avons du mal à prier quand nous sommes pleins de rancœurs. Encore un cercle vicieux possible. Alors, quand cela nous arrive, prions malgré tout, prions pour demander à Dieu de nous donner d’abord un cœur un peu plus en paix et de bonnes intentions pour bâtir la paix. Quand nous ne sommes pas en forme, reprenons aussi doucement quelques relations avec une personne que l’on aime et qui nous écoute avec attention et bonté. Quand nous avons eu un moment de réelle amitié, cela nous met dans une bonne disposition pour nous tourner vers Dieu et recevoir sa bénédiction.

 

  • Le bord du vêtement.

 

Ensuite, l’huile de bénédiction coule jusqu’au « bord du vêtement » d’Aaron. Ce vêtement était bordé de franges rituellesque les juifs appellent les tsitsith, et qui symbolisent les petits et grands actes de justice et de bontéque nous sommes appelés à avoir dans notre vie de chaque jour. L’huile dégouline sur ces franges du vêtement de l’homme ou de la femme de prière que nous sommes.

Oui, l’union fraternelle nous aide à faire des prodiges ensemble, grâce à notre complémentarité. De même que nos actes de solidarité portent plus de fruits si nous les faisons dans cette communion fraternelle, de même nos actes de solidarité témoignent moins si nous les faisons en-dehors d’une vraie communion.

De plus, nos actes de solidarité ne seront une bénédiction pour une autre personne qu’à condition que nous ayons dans le cœur le sentiment que l’autre est un frèreet que nous sommes sur terre, dans cette vie, comme dans la même maison.

Le sentiment profond que les autres personnes soient en réalité des frères n’est pas une évidence totale, si nous voulons bien regarder lucidement ce que nous avons dans le cœur, pas seulement ce que nous savons que nous devrions ressentir et penser. Mais cela aussi se reçoit comme une bénédiction, comme un ruissellement d’huile qui coule doucement sur notre vie entière, jusqu’à bénir et rendre fécond de petits gestes et les rencontres que nous pouvons avoir.

 

  • La rosée qui descend de l’Hermon.

 

Après l’huile, c’est de la roséequi se met à couler. Dans ces pays secs, la rosée est comme un miracle venu de l’invisible et portant la vie, à l’image de la bénédiction de Dieu.

Pour une religion « normale », si je puis dire, le rite est le lieu où l’on reçoit la bénédiction. Pour les hébreux d’alors, le cœur de la religion était normalement le Temple de Jérusalem, sur la montagne de Sion. Bien des Psaumes célèbrent la paix qui vient de Sion, des fleuves d’eau vive dégoulinant du Temple et irrigant notre existence et l’humanité toutes entières.

Mais dans ce Psaume, c’est l’inverse. La rosée vient de l’Hermon, c’est-à-dire de la frontière extrême d’Israël, du côté de ses pires ennemis, et que cette rosée, la bénédiction reçue là, à la marge, va fertiliser la montagne de Sion.

Cela a dû faire grincer des dents, et la présence de ce Psaume montre que les hébreux et les premiers chrétiens étaient bien plus ouverts qu’on ne l’imagine.

Et là encore, il est possible de comprendre cela dans les deux sens.

  • Que nous soyons capable de vivre ensemble comme des frères avec des personnes qui sont pour nous à la marge de ce qui est acceptable est un tour de force dont seule une bénédiction nous rend capable.
  • Et inversement, c’est dans le débat respectueux avec des personnes qui sont à la frontière que nous pouvons nous découvrir, et recevoir quelque chose qui vient de Dieu pour nous, sans pour autant finir par penser la même chose, une bonne discussion enrichit notre conception de la réalité avec une dose d’ouverture, d’humilité, de cheminement possible. L’écoute, et l’écoute de celui qui est différent de moi, est essentiel.

 

Dans l’église, tant que nous restons dans un club très homogène nous passons à côté des plus grandes bénédictions, des plus grandes chances de recevoir la nouveauté que Dieu nous envoie. Quelle chance de rencontrer dans une même église une telle diversité que la nôtre. Quelle chance de pouvoir inviter à sa table ou être reçu entre personnes de « classes » ou de sensibilités théologiques ou d’origines, ou d’âges différents.

Le Psaume ne dit pas non plus que la rosée coule quand même depuis Babylone, mais simplement de la frontière. Il est donc utile de ne pas tout confondre, de ne pas nous diluer dans une ouverture à n’importe quoi. Mais une large et généreuse diversité.

L’essentiel reste la montagne de Sion, c’est le but de la rosée. L’essentiel, c’est bien la foi, la présence de Dieu dans l’intimité de notre être, de notre église, des multiples facettes de notre être et de notre vie.

L’essentiel c’est la foi, mais l’union avec des personnes qui seraient normalement presque étrangères, presque ennemies, ce petit effort d’union est non seulement bon pour le monde, mais est indispensable à notre vie spirituelle. Indispensable ouverture à la bénédiction de Dieu, à la vie, pour l’éternité. Rien de moins.

Le pape François, dans une lettre aux religieux, nous invite à « devenir “experts de communion”, « témoins et artisans de ce “projet de communion” qui se trouve au sommet de l’histoire de l’homme selon Dieu ».

Dans une société de l’affrontement (crise des gilets jaunes), de la cohabitation difficile entre des cultures différentes, du mépris des plus faibles, des inégalités, nous sommes appelés à offrir un modèle concret de communautéqui, à travers la reconnaissance de la dignité de chaque personne et du partage du don dont chacun est porteur, permette de vivre des relations fraternelles.

Soyez donc des femmes et des hommes de communion, rendez-vous présents avec courage là où il y a des disparités et des tensions, et soyez signe crédible de la présence de l’Esprit qui infuse dans les cœurs la passion pour que tous soient un (cf. Jn 17, 21). Vivez la mystique de la rencontre: « la capacité d’entendre, d’être à l’écoute des autres. La capacité de chercher ensemble le chemin, la méthode », vous laissant éclairer par la relation d’amour qui passe entre les trois personnes divines (cf. 1 Jn 4, 8), ce modèle de toute relation interpersonnelle. »

« Faites de l’Eglisela maison et l’école de la communion » !

Plus loin, il continue en adressant aux religieux ses attentes :

« J’attends donc, non pas que vous mainteniez des « utopies », mais que vous sachiez créer d’« autres lieux », où se vive la logique évangélique du don, de la fraternité, de l’accueil de la diversité, de l’amour réciproque. Monastères, communautés, centres de spiritualité, villages d’accueil, écoles, hôpitaux, maisons familiales, et tous ces lieux que la charité et la créativité charismatique ont fait naître – et qu’ils feront naître encore par une créativité nouvelle – doivent devenir toujours plus le levain d’une société inspirée de l’Évangile, la « ville sur la montagne » qui dit la vérité et la puissance des paroles de Jésus.

Parfois, comme il est arrivé à Élie et à Jonas, peut venir la tentation de fuir, de se soustraire à la tâche de prophète, parce qu’elle est trop exigeante, parce qu’on est fatigué, déçu des résultats. Mais le prophète sait qu’il n’est jamais seul. À nous aussi, comme à Jérémie, Dieu dit avec assurance : « N’aie pas peur…parce que je suis avec toi pour te défendre » (Jr 1,8). »

 

  • Accueillir l’autre dans sa vie.

 

Il est facile de dénoncer les agressionsd’Israël au Liban, la sauvagerie des tueries ici ou là, la guerre en Syrie… Mais commençons par nous interroger nous-mêmes. Comment est-ce que je vis ma relation aux autres, à tous les autres, mais en particulier avec ceux qui me sont le plus proches, qui me sont précisément trop proches car ils entrent dans mon domaine de chaque jour ?

Pour poser la question autrement, demandons-nous quelle conception nous nous faisons de la charité. En général nous, les hommes, nous envisageons l’exercice de la charité de façon active: aller vers les autres, leur rendre service, avoir souci de leur santé, de leur fatigue… Et je pourrais citer de nombreux exemples très beaux dans nos communautés : services rendus, propositions de se remplacer, effort pour proposer une explication après un malentendu… Mais il est toujours plus facile d’avoir soi-même l’initiative que de se laisser déstabiliser par l’autre. Il est plus facile de donner que de se laisser emprunter ou voler… c’est normal !

Souvenez-vous de la lettre de saint Paul aux Éphésiens :

« Frères, vous avez reçu la marque du Saint Esprit de Dieu, ne le contristez pas. Faites disparaître de votre vie tout ce qui est amertume, emportement, colère, éclats de voix ou insultes, ainsi que toute espèce de méchanceté. Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse. Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ. Oui, cherchez à imiter Dieu, puisque vous êtes ses enfants bien-aimés. Vivez dans l’amour, comme le Christ : il nous a aimés et s’est livré pour nous en offrant à Dieu le sacrifice qui pouvait lui plaire. » (Ep 4, 30 à 5, 2)

 

Comment être pleins de générosité, pleins de tendresseet fuir la colère?

L’exhortation apostolique de Jean Paul II, Vita consecrataa raison de nous inviter à dépasser le niveau moral pour nous situer sur le plan théologal.
« Dans la vie de communauté, on doit pouvoir en quelque sorte saisir que la communion fraternelle, avant d’être un moyen pour une mission déterminée, est un lieu théologaloù l’on peut faire l’expérience de la présence mystique du Seigneur ressuscité (cf. Mt 18,20). Cela se réalise grâce à l’amour mutuelde ceux qui composent la communauté, amour nourri par la Parole et par l’Eucharistie, purifié par le Sacrement de la Réconciliation, soutenu par la prière pour l’unité, don de l’Esprità ceux qui se mettent à l’écoute obéissante de l’Évangile. C’est précisément Lui, l’Esprit, qui introduit l’âme dans la communion avec le Père et avec son Fils Jésus Christ (cf. 1 Jn 1,3), communion qui est source de la vie fraternelle. » n. 42.

Le P. Moingt, dans son ouvrage L’homme qui venait de Dieu, écrit ces lignes qui peuvent éclairernotre manière de vivre l’écoute, le dialogue, la paix entre nous et entre les religions mêmes :

« La grande révolution religieuse accomplie par Jésus, c’est d’avoir ouvert aux hommes une autre voie d’accès à Dieu que celle du sacré, la voie profane de la relation au prochain. Il est devenu Sauveur universel pour avoir ouvert cette voie, accessible à tout homme ». (p. 485-486) Désormais, l’amour du prochain passe avant le culte et le Temple.

« Jadis, il fallait sans cesse « monter » au lieu saintfaire des purifications, des expiations et des prières ; dressé entre ciel et terre, le Temple était le passage obligatoire vers Dieu et vers le salut, il établissait la communication salutaire entre Dieu et le peuple, quand la fumée des sacrifices s’élevait vers le Seigneur maître du ciel et de la terre. Désormais, il est requis et il suffit d’aller à Jésus, et Jésus nous apprend qu’on trouve accès à lui quand on va au secours du plus petit de ses frères, quand on communique fraternellement les uns avec les autres. Son avènement fait basculer les axes de la religion. Dieu ne réside plus, immuable et immobile, au sommet de l’univers, à l’origine des choses, et il n’est plus nécessaire de quitter l’histoire pour aller à lui ; il surgit à l’horizon de l’histoire, il vient à sa rencontre, il vient faire lui-même le salut en établissant entre les hommes son Règne de justice et de liberté, de paix et d’amour. Pour trouver Dieu, le chemin de l’autre remplace la montée au Temple, la route de l’histoire devient le chemin du salut. » (p. 490-491)

C’est bien à cette lumière qu’il nous essayer de préciser les appels que nous adresse saint Paul d’être pleins de générosité, de tendresse et de fuir la colère.

  • Être pleins de générosité

 

Etre pleins de générosité c’est construire sa vie sur le don de soi, sans calcul, sans limites… Cette générosité accepte que l’autre entre dans ma vie puisque ma vie déjà lui appartient, que je la lui ai donnée. Nous sommes construits pour l’amour et donc pour nous donner, pour renoncer, pour être émondé de nous-mêmes. C’est seulement si je me donne, si je me perds, comme le Christ le dit, que je pourrais vivre.

Là se trouve la grande difficulté: accepter d’être émondé par l’autre, d’être taillé et donc amputé, semble-t-il, de quelque chose de soi, même si c’est d’une branche sans fruit. Alors que c’est seulement si je me donne, si je me perds, comme le Christ le dit, que je pourrais vivre.

 

  • Être pleins de tendresse

Comment manifester cette tendresse, une tendresse qui sait demeurer virile ?

 

Chacun de nous a un besoin fondamental de se sentir reconnu, apprécié, aimé. C’est dans le regard que je porte sur lui qu’il percevra cette tendresse. Mais plus encore dans le oui avec lequel j’accueille sa demande. Un oui distrait ou donné sans la spontanéité de l’amour ne pourra lui donner cette assurance et le laissera insatisfait, frustré d’affection, frustré d’amitié.

 

Que nos regards ou nos oui soient toujours porteurs de tendresse. Nous sommes appelés à répondre par un sourire et une bonne parole, comme saint Benoît le rappelle au cellérier, ajoutant : “Une parole aimable, chargée de tendresse, vaut mieux que le plus beau présent” (RB 3114).

 

  • Fuir la colère

Qui se fâche se donne toujours tort, même si ce qu’il dit est juste et fondé.

Qui se fâche me fait penser à Jonas. Dieu lui demande : “As-tu bien raison de te fâcher, Jonas ?” Cette scène est pleine d’humour et nous invite à regarder avec le même humour sa colère aussi bien que celle des autres.

 

Toute réaction de violence est l’expression d’une peur, d’une insécurité, d’un manque de reconnaissance. Tant que dure cette insécurité il sera bien difficile de gérer et d’humaniser la violence. Aussi avant de chercher comment répondre au frère qui se met en colère, il faut chercher comment lui assurer cette reconnaissance et ce climat de confiancequi le mettra en sécurité. Sur le moment, ce n’est sans doute pas possible mais cela montre l’importance du climat de confiance et de reconnaissance qu’il revient à chacun de créer et de développer en communauté.

 

  • Réaliser une vraie communion est une mission d’Église.

Une communauté unie et fraternelle est un témoignage sans précédent. Le monde d’aujourd’hui a grandement besoin de rencontrer de telles communautés. Parfois, on aime aller dans telle communauté pour la messe parce qu’elle exprime une vraie communion fraternelle, une joie d’être ensemble, une vraie fraternité.

 

Pour que notre communauté apparaisse telle, il est important que chacun vive ce dynamisme permanent de l’amour fraternel et la conversion constante qu’il exige.

 

Il n’est pas interdit d’ajouter qu’accepter l’autre dans ma vie est un chemin d’humanisation. Certes, l’autre me déstabilise, mais il me sort de moi-même, m’ouvre à la relation, or Dieu est relation. Le plus grave n’est pas quand l’autre me dérange et entre dans ma vie, mais bien lorsqu’il m’ignore ou m’exclut de son champ visuel ou d’action.

 

Au terme de cette méditation, je vous invite à reprendre le Psaume 133, et Ep 4, 30 – 5, 2.

Quelques questions :

  • Quelle conception je me fais de la charité ? Une démarche qui sort de moi ou une rencontre avec un autre ?
  • Comment je vis ma relation avec l’autre ?
  • Comme une bénédiction ?
  • Comment être plein de générosité ? plein de douceur ? fuir la colère ?
  • Comment manifester la tendresse ?
  • Comment je laisse l’autre entrer dans ma vie ?

Comment construire cette communion ?

X