Fais, Seigneur, qu’un homme soit saint et grand et donne-lui une nuit profonde, infinie, où il ira plus loin qu’on ait jamais été ; donne-lui une nuit où tout s’épanouisse, et que cette nuit soit odorante comme des glycines, et légère comme le souffle des vents et joyeuse comme Josaphat

Fais qu’il parvienne enfin à la maturité, qu’il soit si vaste que l’univers suffise à peine à le vêtir ; et permets-lui d’être aussi seul qu’une étoile pour qu’aucun regard ne vienne le surprendre à l’heure où son visage change, bouleversé.

Fais que le temps de son enfance ressuscite dans son cœur ;
Ouvre-lui de nouveau le monde des merveilles de ses premières années pleines de pressentiments.

Fais qu’il lui soit permis de veiller jusqu’à l’heure où il enfantera sa propre mort, plein d’échos comme un grand jardin ou comme un voyageur qui revient de très loin…

Tiens-nous éveillés, une fois au moins ; révèle ce qui gît au fond de nous.

Ne nous force plus à enfanter dans la souffrance ; donne à notre enfantement un sens plus lourd.

Toi qui peux tout, plutôt que d’exaucer le rêve de la femme qui croit porter Dieu dans son sein, fais-nous connaître enfin l’homme dans sa vérité, l’homme qui porte en lui sa propre mort, montre-nous le chemin qui mène à lui et délivre-nous des mains acharnées à sa perte.

Rilke  (Le livre de la pauvreté et de la mort)

 

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