Homélie du 5ème dimanche de Carême – année B

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Le prophète Jérémie nous offre aujourd’hui des paroles de consolation et d’espérance, uniques. Qu’est-ce qu’il y a d’unique et de consolant dans cette vision de Jérémie ? Une nouvelle façon d’associer Dieu à l’humain : « Je mettrai ma loi au-dedans d’eux, Je l’écrirai sur leur cœur ». (Jr 31, 33).

Ce qui est très nouveau dans cette association entre Dieu et l’humain c’est le caractère individuel de cette nouvelle alliance. La Loi n’est plus donnée à un Moïse pour tout un peuple, elle n’est plus une lettre figée dans une table de pierre, lourde comme la dalle en marbre d’un tombeau. Mais la Loi se fait écriture sur le cœur de l’humain. Une écriture vivante. Et même individuelle, puisqu’elle est écrite sur chaque cœur au singulier. La Loi en train de s’inscrire dans notre cœur est une parole spécifique pour nous et pour cet instant.

« Chacun connaîtra l’Éternel » nous dit Jérémie. Cette connaissance n’est pas un catéchisme qui serait téléchargé directement au cœur de notre cerveau. Ce n’est pas le sens de ce mot hébreu de « connaissance », qui signifie une expérience directe, et même intime. « Tous me connaîtront », dit Dieu, du plus petit au plus grand, chacun aura une expérience de Dieu. Voilà ce dont Dieu rêve, ce qu’il espère. Nous sommes capables de Dieu (« Capax Dei » comme le dit Saint Augustin).

Nul ne dira, en définitive « Connaissez l’Éternel ! » car tous le connaîtront directement. Et voilà le but de l’église, non pas dire à ceux qui l’entourent ce que nous pensons de génial sur Dieu et sur le sens de la vie humaine, mais plutôt que chacun est digne et capable de connaître Dieu directement, et d’être éclairé.

Des personnes, pourtant, me disent essayer sincèrement d’écouter Dieu, mais n’entendent rien. Et en sont tristes. Mais Dieu est bien moins compliqué, bien moins spectaculaire que nous ne le pensons. Saint Augustin lui-même a mis du temps à le trouver. Après l’avoir cherché longtemps à l’extérieur de lui et dans une connaissance purement intellectuelle, il l’a trouvé au plus profond de lui, comme il le dit dans ses Confessions :

« Bien tard je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée !

Et voici que tu étais au-dedans de moi-même, et moi au-dehors, et c’est là que je te cherchais… Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi…

Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité
tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité
tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi
j’ai goûté, et j’ai faim et j’ai soif
tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix. »

Dieu est là, en nous. Pour recevoir cette incroyable force, cette espérance et cette lumière, il n’y a rien de plus simple, nous dit Jérémie, il suffit de lire dans son propre cœur ce que Dieu y a inscrit en particulier, d’écouter dans la voix de notre conscience ce qu’il nous dit. Nous sommes capables de sentir ce qui est vraiment juste, sentir ce qui met notre être en harmonie. Pour chercher ce qui plait à Dieu, il me suffit de consulter ce qui plait à mon cœur puisque Dieu y a inscrit sa Loi. Sa Loi parfaite. Quelle extraordinaire liberté !

Oui ? Sauf que dans notre cœur, nous dit Jérémie quelques chapitres avant notre passage, il n’y a pas que la Loi de Dieu qui est inscrite, il y a aussi autre chose : « Le péché est écrit avec un burin de fer, Avec une pointe de diamant ; Il est gravé sur la tablette de votre cœur. » (Jr 17, 1)

La sincérité n’est donc pas tout. Il ne suffit pas de faire sincèrement ce qui nous plait pour être dans le vrai. Notre cœur est bien complexe. Et pourtant, les prophètes nous affranchissent de la table de pierre universelle pour nous inviter à faire confiance à notre capacité de découvrir cette Loi que Dieu inscrit dans notre cœur, dans notre conscience à chacun. Quel risque ! Quelle audace. Ils connaissent la difficulté, et ils n’en font pas un obstacle à ce programme. Ils lèvent même cet obstacle et notre peur de nous tromper en mettant au cœur de cette promesse celle d’un incroyable pardon : « Oracle de l’Éternel — Je pardonnerai leur faute. Et je ne me souviendrai pas de leur péché. » (Jr 31, 34)

Nous pouvons donc y aller sereinement, oser lire dans notre cœur avec sincérité et nous sentir autorisé à y lire la Loi que Dieu lui-même est en train d’inscrire en direct rien que pour nous. Ce projet de Dieu pour nous est d’une incroyable liberté ce qui n’est pas un prétexte pour faire n’importe quoi, nous rappelle Paul.

Nous voilà donc armé pour être libre comme un vrai prophète du Dieu vivant, tous, du plus petit au plus grand, du plus jeune au plus vieux, du plus cultivé au plus illettré. Mais comment faire un peuple de cet ensemble d’innombrables prophètes, tous lisant une vérité particulière au fond de leur propre cœur ?

Pour faire un peuple, une communauté humaine vivable, il est évidemment bon de ne pas se tuer entre nous, de ne pas voler l’autre, de ne pas tromper ceux qui nous aiment… Dans l’ancien modèle, une table de pierre nous disait que c’est interdit de faire ce genre de chose. Dans le nouveau modèle, cela devrait nous faire vomir rien que d’y penser, comme Dieu lui-même a horreur du mal.

Justement, c’est l’Esprit de Dieu en nous, qui a horreur du mal et qui nous apprend à avoir horreur du mal, qui fait notre unité. C’est l’Esprit de Dieu qui fait de nous un corps, dit l’apôtre Paul aux chrétiens de Corinthe qui se disputent comme des gamins (1 Co 12). Nous ne sommes alors plus le peuple d’une religion, ni le peuple d’un livre, ni le peuple d’une confession de foi, mais un corps mystique, le peuple de Dieu, qui rassemble tous ceux que Dieu éclaire, tous ceux qui écoutent cette voix de Dieu qui murmure à leur cœur.

Amen

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