Cf. notre thème de carême : « Allons sans peur, le Christ nous libère. »

= le propos sera centré sur l’espérance, car on n’a jamais autant parlé de désespoir (il y a urgence !) La désespérance est une forme de peur (= une peur de l’avenir), dont le Christ nous libère. Une question individuelle et communautaire.

L’espérance chrétienne n’est pas un « faux espoir » (cf. Rm 4,18) ; elle se fonde dans la foi chrétienne. Cf. Benoît XVI, Encyclique « Spe salvi », 2007 (« Sauvés dans l’espérance »)

Les chrétiens sont des veilleurs de l’espérance, ils guettent la fin de la nuit et anticipent la venue du jour de Dieu (cf. Is 21,11). Cf. Adrien Candiard, Veilleur, où en est la nuit ?, Paris, Cerf, 2016, 99 pages (10 euros)

3 parties :

  • diagnostic de la désespérance actuelle ;
  • regard biblique sur l’espérance (Jérémie) ;
  • comment vivre l’espérance aujourd’hui ?

 

1)  De quelques angoisses contemporaines en général, et chrétiennes en particulier

Angoisses contemporaines

Jamais on n’a autant parlé de désespoir en Occident : le « désenchantement du monde », la déprime, une société « exténuée », le « burnout de notre société », le « suicide français », etc. Cf. aussi la lancinante question : « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? » (avec toutes les inquiétudes que cela contient !)

Depuis que je suis né, « c’est la crise ! », et elle semble s’amplifier au fur et à mesure. Je cite rapidement la litanie de la crise contemporaine en Occident, non pas pour l’analyser en détails, mais pour prendre conscience une nouvelle fois de l’air ambiant que nous respirons chaque jour :

  • Crise économique, avec son cortège de chômeurs et de nouveaux pauvres…
  • Crise sociale et politique, avec la perte de confiance dans les institutions traditionnelles et l’émergence de partis « antisystème » ; la difficulté du « vivre-ensemble » (avec notamment la présence marquée de l’islam dans nos quartiers)…
  • Crise migratoire, avec le Sud qui se presse à nos portes et nous laisse désemparés…
  • Crise écologique, avec un questionnement pressant sur l’état réel de notre planète Terre…
  • Crise terroriste, avec la multiplication d’actions terroristes au sein même de nos territoires…
  • Crise anthropologique, avec des questionnements profonds sur la fin de vie, le mariage et la famille ; et la menace bien réelle d’une déconstruction de l’humain à travers l’essor des biotechnologies (« transhumanisme » = projet de dépasser l’humain, en vue du « post-humain »…)

NB1/ dans sa lettre encyclique « Laudato Si’ » (« Loué sois-tu », en 2015), le Pape François affirme et démontre que toutes ces crises sont liées (« tout est lié ! »).

NB2/ Christoph Theobald, Urgences pastorales (2017) : il s’agit fondamentalement d’une crise de la confiance = confiance en l’avenir ; confiance de l’humanité considérée comme un tout ; confiance en la capacité de l’humanité à affronter ces crises multiformes ; et même tout simplement à survivre en tant qu’humains !

Angoisses chrétiennes

Au milieu de toutes ces angoisses, il est clair que la foi est une ressource vivante, qui permet d’affronter cette crise très profonde.

Mais, avant de voir comment l’espérance chrétienne est effectivement un rempart contre la désespérance généralisée, il s’agit de montrer en quoi la peur contemporaine touche les chrétiens de manière spécifique. Les chrétiens ne sont pas protégés, comme par miracle, de toutes les peurs que nous avons évoquées. Au contraire : c’est peut-être même plus dur pour eux d’affronter le désespoir ambiant… Souvent notre foi, loin de renforcer notre espérance, la fragilise encore davantage !

Car les données objectives sont toutes au rouge :

  • effondrement des vocations de prêtres (nombre de prêtres divisé par 2 en 20 ans) ;
  • pratique religieuse dominicale réduite à 5% – au mieux !;
  • disparition du christianisme de la culture commune (« exculturation du christianisme ») : cf. « fêtes de fin d’année », etc ;
  • crise de la transmission de la foi (cf. baptêmes et KT notamment), etc.

= tout cela est le produit de la sécularisation (vivre « comme si Dieu n’existait pas ») et de la laïcisation forte (notamment le slogan : « la foi est une affaire privée ! ») Les chrétiens assistent impuissants à la chute de toutes les places fortes qu’occupait leur foi dans la société française…

Il y a sans doute à la fois, chez les chrétiens aujourd’hui :

  • de la culpabilité: sentiment qu’on s’y est mal pris ou que l’on s’y prend mal ;
  • l’angoisse de la concurrence: islam, églises évangéliques ;
  • et une interrogation profonde: Quel sens donner, dans la foi, à ce mouvement de déchristianisation ? Pourquoi Dieu n’intervient-il pas ? Que fait Dieu ?

Conclusion : plus déstabilisés que les autres, les chrétiens devraient encore leur apporter une espérance… C’est bien trop demander !

Mais cette situation signifie peut-être aussi que nous sommes mûrs pour l’espérance… Pour entrer dans l’espérance, il faut commencer par regarder le désespoir en face

 

2) Jérémie : un prophète de l’espérance

La figure du prophète Jérémie va nous aider dans cette prise de conscience.

Il intervient au moment du traumatisme de 587 aC. Ce n’est pas la folle ambiance à Jérusalem, capitale du petit Royaume de Juda, avec ses institutions civiles (la royauté issue de David et Salomon) et religieuses (le Temple et ses prêtres) : 10 ans plus tôt, il y a eu la razzia du puissant roi de Babylone, avec un lourd tribut à payer…

Alors certains, dans le peuple, invoquent les hauts faits du passé : si Dieu est avec nous, prenons les armes contre Babylone, Dieu ne nous abandonnera pas ! (= c’est une manière de forcer Dieu à agir !)

Jérémie, pense autrement : avoir la foi, ce n’est pas vivre dans un monde enchanté où Dieu règlerait tous nos problèmes ; c’est d’abord regarder le monde en face, le mal en face. La foi de Jérémie ne le pousse pas à l’optimisme, mais au réalisme le plus froid. Il annonce la chute de Jérusalem, l’Exil à Babylone, et il dit qu’il faut s’y soumettre ! (cf. chapitres 20 et 21 de Jr notamment).

Alors, où est l’espérance ? L’espérance est en Dieu. En Dieu seul. On ne peut espérer qu’en Dieu seul. Et pour cela, il faut purifier notre espérance. Dieu va tout recréer, à partir de rien.

Dieu n’a pas oublié ses promesses, mais il va les accomplir, autrement, à travers la douloureuse épreuve de l’Exil. C’est là, en effet, que le peuple va approfondir sa foi, se recentrer sur Dieu seul, dépendre vraiment de Lui. De ce « petit reste » naîtra le Messie, Jésus, qui accomplira les promesses faites à Abraham de manière incroyable et surprenante…

 

3) Vivre l’espérance aujourd’hui : le paradoxal triomphe de la Croix

Deux attitudes de Jérémie peuvent nous aider dans notre chemin d’espérance :

  • La lucidité courageuse

Saint François de Sales : « Pars d’où tu es sinon tu n’arriveras nulle part ». Dieu est dans le monde réel. C’est de là que nous devons partir.

Pour nous aussi, « Jérusalem est tombée » (la figure de la chrétienté que nous connaissions). Il faudra une nouvelle mission, une nouvelle manière de vivre en Eglise, dans un monde profondément déchristianisé.

Ce n’est pas d’optimisme dont nous avons besoin aujourd’hui, mais de courage. Le courage de la foi est à l’opposé de la peur. Renoncer aux illusions, renoncer à la nostalgie, cela demande de regarder le désespoir en face. Ce renoncement aux faux espoirs est particulièrement douloureux. Accepter cette purification radicale pour placer notre espérance en Dieu seul.

Nous sommes mûrs pour l’espérance, si nous plaçons notre espérance en Dieu seul, dans la promesse de sa présence. Ce monde-là est le monde dans lequel le Seigneur nous a placés, et Il ne nous abandonnera pas. Il ne s’agit pas de s’évader de ce monde, de se réfugier dans des bastions, dans des forteresses où nous serions en sécurité, mais de partir de ce monde-là, pour y recevoir le don de Dieu.

Il faut accepter, comme Jérémie, notre situation. Ne nous plaignons pas trop ! Par cette acceptation, nous créerons dans le monde les conditions d’une intervention de Dieu, d’une révélation nouvelle, de l’inattendu de Dieu. Nous sommes acculés à n’espérer qu’en Dieu.

  • Le don de nous-mêmes

Jérémie a aussi donné de sa personne. Il ne s’est pas contenté d’attendre passivement le salut de Dieu. Il a parlé quand il devait parler. Il a souffert aussi. Il s’est livré (cf. Jr 11,19-20).

Notre système de valeurs est bouleversé par cette situation de crise. Ce qui a de la valeur n’est pas ce que nous croyions. Nous sommes conduits à adopter le point de vue de l’éternité, de l’amour. Ordonner nos priorités en fonction du poids d’éternité de nos actions. Abandonner les logiques de maîtrise et de volontarisme.

Chaque mal subi devient une occasion de faire le bien, d’aimer davantage, de nous unir à Jésus, de faire comme Lui : nous donner. Jérusalem est tombée, mais le Royaume de Dieu se bâtit, à travers le don de nous-mêmes, à travers nos vies unies à la Croix du Christ (Père Ceyrac : « Tout ce qui n’est pas donné est perdu. »)

 

Conclusion

Conscients d’être des sentinelles, ceux qui espèrent en Dieu peuvent regarder la nuit sans effroi, parce qu’ils ont au fond d’eux-mêmes assez de lumière pour ne pas douter de l’existence du matin.

E.G

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