« Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ? » C’est souvent la question que nous nous posons quand surviennent dans nos vies les épreuves, la souffrance, la maladie. Souvent, nous interprétons ces épreuves comme des punitions de Dieu à cause de nos péchés, de nos murmures ou de nos opposition. D’ailleurs, c’est exactement comme cela que le peuple de Dieu interprétait par exemple l’épisode de Moïse et des serpents.
Après la sortie du pays de l’esclavage, du pays de l’Egypte, le peuple de Dieu traverse pendant de nombreuses années le désert, c’est long, difficile, et éprouvant, le peuple en vient à regretter l’Egypte et manifeste sa colère contre Dieu et Moïse qui les ont fait sortir de l’Egypte. C’est alors que des serpents brûlants viennent en nombre et les tuent. Pour le livre de la Sagesse, c’est une punition de Dieu. Cela voudrait dire que Dieu tue volontairement de nombreuses personnes en représailles contre leur révolte, même si ensuite Dieu apporte la guérison avec le serpent de bronze.
Pour Philon d’Alexandrie, contemporain de Jésus, cette interprétation du livre de la Sagesse était inconcevable. Pour lui, Dieu n’est pas responsable de la mort des personnes mordues par les serpents. Ces serpents représentent non des punitions de Dieu, mais nos passions humaines qui viennent étouffer notre intelligence, tuer notre esprit et notre liberté. Les passions humaines sont aussi dangereuses que les serpents. Ce sont les tentations qui aimeraient nous détourner de la fidélité de Dieu.
Jésus prend position dans ce sens. Dieu ne veut pas la mort du pécheur. C’est ce que nous affirme aujourd’hui notre évangile : « Dieu, nous dit-il, n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger [pour condamner, pour punir] le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 17). Rien à craindre de Dieu, mais tout à espérer. Et ceux qui souffrent et meurent ne meurent jamais sous les coups de Dieu, ni dans ce monde ni dans le monde à venir. Au contraire, Dieu travaille sans cesse pour nous sauver de nos propres serpents brûlants, de nos passions humaines, de nos murmures, de notre tristesse, de nos colères, de nos haines qui détruisent nos cœurs. Dieu a tellement aimé le monde, Dieu a tellement aimé chacun, qu’il a tout fait pour que nous ayons la vie en plénitude, que nous soyons sauvés par lui.
Comment accueillir le salut de Dieu, la guérison de notre cœur ? Comment accueillir la Vie de Dieu ?
Jésus nous invite à regarder le serpent de bronze, mais plus encore à regarder le Christ et à vivre dans la confiance.
Jésus fait référence d’abord au serpent de bronze que Moïse avait fait construire dans le désert. Ceux qui regardaient ce serpent de bronze étaient guéris des morsures de serpent. En fait, vous le comprenez bien, Jésus nous invite à regarder ce qui nous fait mal, ce qui est à l’origine de nos épreuves. Il nous invite à ne pas nous fermer les yeux sur les causes de nos souffrances, à ne pas pratiquer la politique de l’autruche (quand survient un problème, que fait l’autruche, elle se cache la tête dans un trou, elle ne regarde pas en face le problème). C’est problématique, car si on ne sait pas analyser ce qui nous fait mal, c’est sûr cette épreuve nous fera mal, très mal. Mais si nous savons l’aborder, la prendre en main, la regarder en face et donc essayer d’y apporter une réponse cela commencera à aller mieux.
Mais l’essentiel nous dit Jean dans son évangile, c’est de regarder le Christ, de le regarder dans le don de sa vie, de regarder la croix de Jésus. Vous connaissez sans doute cette belle histoire du curé d’Ars. Dans son petit village, il avait remarqué un ancien du village qui passait de longs moments dans l’église. Un jour, il l’interroge, en lui demandant ce qu’il faisait dans l’église. Et le vieux de répondre : « Il me toise, et je le toise ». Belle définition de la prière : Il me regarde et je le regarde. Notre relation au Christ ne s’exprime pas seulement dans des mots, mais aussi dans des silences habités par un regard d’amour. Regarder la croix de Jésus, non comme une amulette magique, opérant magiquement une guérison en nous. Regarder la croix de Jésus, comme le signe de cette volonté de Dieu de sauver tous les hommes et tout le monde. Le signe de ce « Dieu que a tellement aimé qu’il a donné… ». Ce n’est pas une mort qui nous est donné à contempler, mais c’est un amour qui nous est donné de contempler. C’est un signe qui nous ouvre à une autre dimension, celle de Dieu qui opère aujourd’hui un miracle dans nos vies.
En regardant le Christ qui se donne pour nous sur la croix, nous croiserons alors le regard de Jésus. C’est lui le premier d’ailleurs qui nous regarde. C’est un regard qui sauve. Du haut de la croix, Jésus regarde ceux qui l’entourent. Il regarde Marie, sa mère, et le disciple qu’il aimait, ils sont là debout, les yeux levés vers le fils et le Maître. Regard de tendresse, et il leur donne une famille : « Voici ta mère », « voici ton fils ». Il regarde ceux qui l’ont mis en croix et qui, en levant les yeux, ricanent. Regard de pardon. « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! » Il regarde le condamné qui a levé les yeux vers lui pour le supplier. Regard de miséricorde. « En vérité, ce soir-même tu seras au paradis ». Il regarde Dieu son Père en lui criant le cri de tout homme qui souffre, « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » mais, se ressaisissant, il ajoute, « Père, entre tes mains je remets mon esprit ! ». Regard de confiance. Nous n’avons rien à craindre du regard de Jésus, mais tout à recevoir de Lui.
Cette semaine, une invitation nous est faite pour que notre regard croise le regard du Christ. Le sacrement du pardon, que nous pourrons vivre aux 24 heures pour Dieu samedi prochain, est un échange de regards. Si nous levons les yeux vers le Christ élevé de terre, c’est, pour qu’en le regardant avec foi, avec confiance, nous soyons sauvés, pardonnés. C’est une façon « d’agir selon la vérité et ainsi venir à la lumière. »
Le Christ attend que vous leviez les yeux vers lui. Son regard vous est assuré, non pas un regard qui juge, encore moins un regard qui condamne, son regard veut vous sauver, vous relever, vous rendre confiance. Dans la rencontre du sacrement du pardon, Dieu nous espère en nous attendant, alors nous aussi espérons en sa tendresse de Père.

Amen

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