Homélie du 33ème dimanche ordinaire à St Gratien le samedi 18 novembre à 18h et dimanche à 10h30 à Enghien

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« A l’un, il donna une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul ». Franchement, dites-moi la vérité ! Si je donnais à une première personne une somme de cinq talents, à une deuxième deux talents, et à une troisième un talent, que diriez-vous ? « Le père Alexandre, il n’est pas juste ».

Et pourtant, savez-vous combien d’argent représente un talent ? Un talent, c’est une monnaie ancienne. Rien à voir avec une petite pièce jaune de quelques centimes. Un talent, cela vaut au moins vingt kilogrammes d’or pur, dans certains cas 34 kg même, soit 1 000 000 euros, soit 6 600 000 francs, en Francs CFA cela fait 660 000 000 F CFA. C’est donc un énorme cadeau, il y a de quoi se réjouir et il n’y a pas de place pour se montrer insatisfait du maître.

Qu’est-ce que veut nous dire Jésus à travers cette image ?

D’abord, le Seigneur est vraiment généreux. Il ne compte pas. Il donne largement à chacun selon ses capacités. Prenez trois récipients, un grand, un moyen, et un petit. Si je verse de l’eau dans ces trois récipients, et si je les remplis entièrement, à raz bord, j’aurais dans le grand plus d’eau que dans le moyen, et dans le moyen plus d’eau que dans le petit. Leurs capacités sont différentes, ils reçoivent des volumes d’eau différents. Et bien, c’est la même chose avec nous. Nous avons des capacités différentes. Mais à tous, le Seigneur donne le maximum qu’il peut recevoir.

Ensuite, Dieu est plein de confiance. A travers cette image du talent, et de son prix immense, nous comprenons bien que le Seigneur ne nous donne pas seulement beaucoup de grâces ou beaucoup de qualités, mais qu’il nous confie plus largement tous ses biens, « il leur confie ses biens », la vie en croissance, des frères et sœurs en humanité à aimer, le monde en construction à protéger, un royaume de paix et d’amour à étendre. Il s’agit donc de notre participation active à la construction du Royaume de Dieu, le Royaume de l’Amour. Quelle confiance il nous fait, quel respect de notre liberté, quels risques il accepte de prendre ! Cette confiance de Dieu à notre égard appelle notre propre confiance en Lui.

Et c’est là le drame du dernier serviteur, qui manque de confiance, qui par crainte de son maître, avec la peur au ventre, va enfouir son talent dans la terre. Voilà pour Jésus le pire des péchés : dénaturer l’image de Dieu, le considérer comme un tyran intraitable et dangereux ! La relation avec Dieu est cassée quand la méfiance s’introduit. C’était déjà la grande tentation d’Adam et Ève, dans le récit de la Genèse, suggérée par le serpent : considérer Dieu comme un concurrent redoutable, jaloux du bonheur de l’homme. Au point qu’Adam s’écrie devant Dieu : « J’ai eu peur de toi, alors je me suis caché ! » Les mêmes paroles que le dernier serviteur.

« J’ai eu peur » : voilà bien le drame de ce « mauvais serviteur », le drame de nombreuses existences aujourd’hui. On sait bien que la peur paralyse, hypnotise. Elle est mauvaise conseillère. Combien de gens – et nous-mêmes parfois – nourrissent des craintes, des peurs, des angoisses qui les empêchent de vivre, d’aimer. Et d’être heureux. Nos ancêtres les Gaulois avaient peur, paraît-il « que le ciel leur tombe sur la tête ». Aujourd’hui, on a peur du gendarme, peur des cambrioleurs, peur des accidents, peur de la maladie, des étrangers, du chômage. On a peur également des gens différents de nous, des handicapés parfois : les sourds en font l’expérience lorsque des entendants n’osent pas leur parler ; ces derniers sont comme « paralysés ».

Alors, pour conjurer cette peur on invente et on construit des clôtures, des alarmes, des codes, on se replie sur soi, on construit des murs, on perfectionne des armements, on menace et on fait la guerre. On se renferme, on « enterre son talent » et on oublie d’aimer !

Le tableau peut paraître sombre comme la colère du Maître de notre parabole : « Serviteur mauvais et paresseux ! Jetez ce bon à rien dehors dans les ténèbres ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents ». Ce sont nos peurs, nos craintes et nos angoisses, qui font de nous des morts vivants que le Seigneur chasse ainsi.

La foi chrétienne, c’est l’amour qui libère de la peur, l’amour qui se risque à la suite de Jésus Lui-même qui a misé toute sa vie et s’est donné sans compter pour ses frères. Enfouir les « talents », c’est avoir l’obsession de la sécurité et éviter tout risque. Être disciple de Jésus c’est risquer sa vie à la suite de Jésus et faire fructifier les dons confiés par le Seigneur. Celui qui ne pense qu’à se protéger, qu’à garder ce qu’il a reçu le rend stérile, inutile, et, il a déjà tout perdu.

Nous voilà donc bien loin d’une simple morale du « rendement personnel ». En retournant vers son Père Jésus nous a confié la responsabilité et la gestion du Royaume de Dieu, Royaume d’Amour pour tous. Et nous pouvons reprendre ces questions que le Seigneur ne cesse de poser depuis les premières pages de la Bible : « Qu’as-tu fait de ton frère ? », « Qu’as-tu fait de ce monde ? », « Qu’as-tu fait de ta vie ? »

 

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