Homélie du Jeudi Saint à Saint Gratien

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Le jeudi saint, l’Eglise célèbre le don de l’Eucharistie et le sacerdoce confié par le Christ. Ce soir, notre cœur est donc dans la joie pour ce que donne le Christ, mais ce soir, je dois vous le confesser humblement mon cœur est également dans la tristesse. Des frères prêtres et un évêque, dont certains qui me sont très proches, parce que nous sommes du même diocèse ou parce que nous avons été compagnons dans le même séminaire, ont blessé des jeunes par des paroles ou des conduites inappropriés. Ils se sont dénoncés au procureur et se sont retirés de leur charge pastorale. Ils ont fait la une de la presse encore la semaine dernière.

Cela fait beaucoup de souffrances. Je pense bien sûr d’abord aux familles et aux enfants déstabilisés par ces comportements.  Je pense aussi aux catholiques, malheureux et désorientés après la démission de leurs pasteurs. Et à ces derniers, et à leur souffrance. Et enfin à tous les catholiques de France, qui, après une année de scandales, vivent peut-être cette semaine sainte avec des sentiments partagés.

La démission de l’évêque d’Aire et Dax comme des autres prêtres concerne l’ensemble de la communauté chrétienne. Aujourd’hui, des catholiques, choqués, s’interrogent sur leurs prêtres. Quels sont les critères de discernement des vocations dans les diocèses et dans les séminaires ? Sont-ils bien formés au séminaire ? Sont-ils affectivement assez matures pour choisir avec sérénité le célibat ? On doit sans doute se poser ces questions, mais cela ne suffira pas. Et si les catholiques, à juste titre, attendent de leurs pasteurs une conduite irréprochable, les prêtres, comme tous les hommes, ne sont pas des modèles intouchables. Ils ont, comme tous les hommes, leurs fragilités et leurs péchés. Il suffit simplement de relire la passion de Jésus-Christ dans les évangiles pour voir l’inconstance et le péché des disciples du Seigneur.

Il me semble que cette actualité doit aussi questionner nos communautés chrétiennes sur leur propre rôle. Après la mise à l’écart d’un de ses prêtres, un évêque avait supplié l’ensemble des personnes engagées de son diocèse, prêtres, diacres, mais aussi laïcs, d’« être attentifs les uns aux autres ». Je crois qu’il y a là une urgence. Nous devons apprendre à nous soutenir les uns les autres, nous devons aussi apprendre à vivre entre nous de plus en plus la correction fraternelle. Nous sommes frères et sœurs, et dans une famille on parle des choses qui vont bien comme des choses qui vont moins bien. Souvenez-vous de ce texte de l’évangile de Matthieu : « Si ton frère vient à pécher, va, reprends-le entre toi et lui seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, pour que toute l’affaire soit établie sur le dire de deux témoins ou trois… » (Mt 18, 15-16). N’attendons pas que les choses deviennent graves pour vivre cette correction fraternelle, c’est souvent alors trop tard. Disons-nous les choses seul à seul d’abord, à plusieurs ensuite s’il le faut, mais pas dans le dos des personnes. Disons-nous les choses avec simplicité, avec humilité et avec charité. C’est la meilleure manière de grandir.

Si jamais une de mes paroles vous choque, si jamais une de mes attitudes personnelles vous pose question, si jamais un de mes gestes vous a blessé, je vous en supplie, dites-le-moi, dites-le-nous. C’est la meilleure manière de m’aider à vivre dignement et saintement, comme vous y avez le droit, ce ministère que Dieu m’a confié malgré ma petitesse. Sachez nous épauler comme vous le faites avec beaucoup de générosité, je dois vous le dire, sachez aussi nous dire ce qui vous pose question, sachez alerter quand il le faut.

Cette correction fraternelle nous avons à la vivre dans les deux sens. Laissez-nous aussi vous dire ce qui parfois nous pose question, et vivons ensemble un dialogue fructueux.

« Prendre soin » des prêtres, « prendre soin » les uns les autres, est-ce que ce n’est pas cela le sens du geste du lavement des pieds que nous célébrons ce soir ?

Jésus en se mettant aux pieds de chacun de ses disciples veut leur montrer qu’il y a des choses à purifier dans leur vie, ce n’est pas toujours agréable de se laisser rejoindre dans ce qui ne va pas dans sa vie comme le révèle la réaction de Pierre. Mais Jésus le fait avec délicatesse et avec cette bienveillance qui pardonne, qui veut rendre aux hommes leur beauté divine et souhaite les transformer en profondeur.

Un jour, j’ai eu le bonheur d’assister à une conférence de Jean Vanier. Un jour, à l’Arche, ils ont accueilli un jeunes Eric qui avait vécu douze ans dans un hôpital psychiatrique. Il était aveugle et sourd. Il ne pouvait pas marcher et ne pouvait pas manger seul. Il vivait avec une angoisse immense, et un grand désir de mourir. Tout ce qu’il mangeait, il le vomissait. Il n’était qu’angoisse et douleur. En l’accueillant, les membres de l’Arche devaient l’aider à passer de l’envie de mourir à l’envie de vivre, d’un sentiment de n’être bon à rien à un sentiment d’avoir de la valeur, d’un sentiment de culpabilité à un sentiment de confiance. On ne peut faire cela qu’à travers le pouvoir transformateur de l’amour ; l’amour qui nous révèle que nous sommes beaux ; l’amour qui comprend notre souffrance et nos besoins ; l’amour qui nous donne force et courage, et nous appelle à être ce que nous sommes ; et un amour qui pardonne. Mais comment révéler cela à Eric ? Il n’entendait rien et ne voyait rien. Et Jean Vanier de dire : « nous n’avions que nos mains pour communiquer ». A travers les gestes tout simples de la vie quotidienne, comme celui du bain, en le tenant dans leurs bras et dans leurs mains, les membres de la communauté lui ont fait comprendre petit à petit qu’il était beau, ils lui ont redonné le goût de la vie.

Oui, le respect, la bienveillance, et la tendresse, en acte et en vérité, peuvent transformer une personne, comme Eric. De même, en prenant soin les uns des autres, et en vivant avec tendresse cette correction fraternelle, nous pouvons sauver des personnes de conduites mortifères.

Cette histoire d’Eric nous permet de comprendre la profondeur de notre évangile. Quand Jésus s’agenouille devant les pieds de ses disciples, il sait que le lendemain il sera mort. Mais il veut avoir un moment de communion avec chaque disciple. Pas seulement pour dire au revoir, mais pour vivre un moment de communion. Il veut leur révéler, d’une façon spéciale, son amour pour eux. Mais il leur révèle aussi que chacun d’eux est beau, choisi, et aimé, pour continuer cette mission, qui est sa mission, d’annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, de libérer tous ceux qui sont opprimés, d’annoncer une année de grâce et de pardon.

Lorsque Jésus lave les pieds de ses disciples, il lave les pieds encore pour montrer que c’est leurs cœurs qu’il veut purifier. Jésus ne juge pas, il ne condamne pas ; il purifie, il montre avec beaucoup de délicatesse ce qui n’est pas ajusté dans la vie de ses disciples et qui a besoin encore d’être modelé par sa miséricorde. Il veut seulement que nous soyons un peuple de la résurrection – des personnes debout qui croient au don de Jésus qui relève pour pouvoir apporter ce don à notre monde brisé.

Père Alexandre de Bucy

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