Retraite dans la ville – Lc 1,67-79 : Le cantique de Zacharie ou Benedictus

Publié le

Retraite dans la ville 26 et 30 mars 2017

 

Délimitation du texte

Le cantique de Zacharie laisse apparaître trois parties délimitées par trois types d’actions se rapportant au présent (Dieu visite, rachète, fait surgir la force sauve), au passé (David, les prophètes, les temps anciens, les pères, Abraham) et au futur (les verbes conjugués au futur : tu seras appelé, tu marcheras, tu prépareras ; les figures du futur: le petit enfant ou l’être en devenir, le prophète ou celui qui annonce l’avenir).

 

 

               Ière partie : actions présentes

Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël

Qui visite et rachète son peuple.

Il a fait surgir la force qui nous sauve

 

 

           IIème partie : actions passées

Dans la maison de David, son serviteur,

Comme il l’avait dit par la bouche des saints,

Par ses prophètes, depuis les temps anciens :

Salut qui nous arrache à l’ennemi,

A la main de tous nos oppresseurs,

Amour qu’il montre envers nos pères,

Mémoire de son alliance sainte,

Serment juré à notre père Abraham,

De nous rendre sans crainte,

Afin que délivrés de la main des ennemis

Nous le servions, dans la justice et la sainteté

En sa présence, tout au long de nos jours.

 

 

            IIIème partie : actions futures

Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut :

Tu marcheras devant, à la face du Seigneur,

Et tu prépareras ses chemins

Pour donner à son peuple de connaître le salut

Par la rémission de ses péchés,

Grâce à la tendresse, à l’amour de notre Dieu,

Quand nous visite l’astre d’en haut,

Pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort,

Pour conduire nos pas au chemin de la paix.

Commentaire

  • Dans la première partie, Zacharie bénit Dieu qui manifeste sa présence à Israël : il le visite, le rachète, le sauve, et en fait SON peuple. Tout ce qu’est Israël y est dit en condensé. Dieu a racheté les Hébreux quand ils étaient dans la servitude en Egypte. Libérés et poursuivis par l’armée de Pharaon, Dieu les a sauvés en les faisant traverser à pied sec la mer rouge. Dans le désert, Dieu fit alliance avec eux et en fit son peuple. Ces diverses expériences par lesquelles Dieu s’est manifesté ont forgé l’identité d’Israël. Et l’expression « il a visité son peuple» veut rendre compte de toutes les manifestations de la présence divine dans les moments de péril à travers l’histoire d’Israël. Et le mot « visite » (en hébreu, paqod) a un double sens : celui d’une intervention bienveillante (Job 10,12)[1] ou plutôt celui d’un « châtiment » (le chef de garde se dit ba’al pekidouth, cf. Jérémie 37,13) … Derrière ce sens ambivalent du mot « visite » (paqod), on découvre le comportement « partialement » bienveillant de Dieu à l’égard d’Israël au détriment des autres nations. Et quand il intervient dans l’histoire d’Israël, son intervention se manifeste par des faveurs, des bienfaits, des actes salutaires. Zacharie reprend à son propre compte l’expression « béni soit le Seigneur » qui caractérise les psaumes de bénédiction (Psaumes 41,14 ; 72,18 ; 106,48). Il voit dans la naissance de son fils une « faveur » divine qui a lavé Elisabeth de l’opprobre de la stérilité. Curieusement, la joie de Zacharie n’exprime pas le bonheur d’un couple accueillant enfin un enfant tant espéré. Son cantique loue Dieu en se référant aux hauts faits du passé par lesquels Dieu avait sauvé Israël des périls. Mais qu’est-ce qui peut justifier un tel rapprochement ? Quel péril Zacharie a-t-il affronté qui rapprocherait son sort de celui des périls passés dont Dieu avait sauvé les Hébreux des « temps anciens » ? Pour y répondre, il faut se référer à l’histoire de Zacharie et Elisabeth. Tous deux font partie de ces familles de prêtres consacrés pour perpétuer le culte. Plus que quiconque, ils savaient ce que voulaient dire le psaume 109,4 : « Tu es prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisédech ». Zacharie était prêtre de l’ordre d’Abiyya cité en 1 Chronique 24,10 parmi les descendants d’Aaron. Elisabeth descendait également d’un fils d’Aaron, Abiatar, cité par Marc 2,26 à propos de David qui mangea le pain consacré au Temple. Pendant plusieurs générations, ces familles de prêtre ont été les garants de la présence de Dieu au milieu de leurs frères. Leur office était de sanctifier et d’expier les péchés de leur peuple. La stérilité ne pouvait que représenter pour elles une double épreuve : celle de l’extinction du nom d’une part et d’autre part celle de la fin des expiations en Israël. Et quand, face à ce péril (généalogique et cultuel), Dieu accorda à Elisabeth de pouvoir enfanter, Zacharie bénit le Dieu d’Israël qui n’a cessé d’accorder des faveurs à son peuple par le passé.
  • La deuxième partie du cantique évoque précisément ce passé à travers trois thèmes fondateurs de l’histoire d’Israël. Le premier concerne les grands personnages historiques que sont les patriarches (Abraham, « nos pères » sous-entend Jacob-Israël et Isaac puisque Dieu est souvent appelé « Dieu d’Abraham d’Isaac et de Jacob» cf. Genèse 28,13 ; Exode 3,15), le roi David et les prophètes. Le deuxième thème concerne l’alliance et le serment. Le troisième porte sur le culte perpétuel et la sainteté:

A ) Les grands personnages de l’histoire d’Israël

Zacharie cite Abraham, David et les prophètes. Tous ont en commun le fait d’avoir bénéficié des « faveurs » de Dieu en temps d’épreuves. Quand Abraham fut éprouvé par la stérilité de Sarah, Dieu lui promit un fils. David, quant à lui, échappa à la mort plusieurs fois : avec Saül (1 Samuel 23,13 sq.), puis avec Absalon (2 Samuel 17,24-18,8). Et en ce qui concerne les prophètes, qu’on pense à Elie sur le mont Horeb pour défier les 450 prêtres païens soutenus par la reine Jézabel (1 Rois 18,20-46).

 

  1. B) Le serment

Zacharie ne cite pas seulement les grands personnages d’Israël parce qu’il partage avec eux le fait d’avoir échappé à un péril. Il se rapporte davantage à eux parce qu’ils représentent ceux qui ont bénéficié des « faveurs » de Dieu à cause de leur attachement au « serment ». On en trouve l’illustration en Genèse 18,17-33. Abraham reçoit la « visite » de trois personnages. Après avoir appris le plan de Dieu d’exterminer la ville de Sodome/Gomorrhe, Abraham intercède pour dissuader Dieu et sauver 50, 45, 40, 30, 20, 10 justes. Abraham plaide et dit à Dieu : « Loin de toi de faire mourir le juste avec le scélérat » (Genèse 18,25). Le Midrash l’interprète : « Abraham s’écria : tu as juré de ne plus amener de déluge sur le monde, et Tu ruserais avec ton serment ! Plus de déluge d’eau mais un déluge de feu ! Ce n’est pas ainsi que Tu t’acquitteras de ton serment ! Commentaire de Rabi Lévy : Celui qui juge toute la terre ne pratique pas le droit, si Tu tiens au monde renonce à la justice et si Tu veux tenir la corde par les deux bouts, Tu veux le monde et Tu veux la justice ! Choisis l’un des deux ! Si Tu n’acceptes pas de céder un tant soit peu, le monde ne pourra point subsister » (cf. Genèse Raba, « Lekh Lekha », chap. 39,6). Abraham sait que Dieu ne peut révoquer son serment, surtout quand on a rang de monarque. On trouve plusieurs exemples dans la Bible qui illustrent le caractère irrévocable du serment. Il y a le roi Assuérus qui ne pouvait annuler le décret qui condamnait Mardochée, car « Tout ordre du roi est irrévocable » (Esther 8,8). Il y a aussi Hérode qui fit décapiter Jean-Baptiste après avoir promis à la fille d’Hérodiade qu’il lui donnerait tout ce qu’elle lui demanderait (Matthieu 14,6-8). Cependant, si, d’un côté, Dieu ne peut donc révoquer son serment, de l’autre côté, Israël est pareillement interdit de parjure. Car « Tout parjure sera expulsé » (Zacharie 5,3). Les fils d’Israël savent qu’il vaut mieux mourir que parjurer. L’illustration en est faite dans le livre de Daniel par le cantique d’Azarias alors qu’il est livré aux flammes de la fournaise pour avoir refusé d’adorer la statue d’or érigée par Nabuchodonosor : « Il n’est plus en ce temps, ni prince ni chef ni prophète, plus d’holocauste ni de sacrifice, plus d’oblation ni d’offrande d’encens, plus de lieu où t’offrir nos prémices pour obtenir ta miséricorde. Mais, avec nos cœurs brisés, nos esprits humiliés, reçois-nous, comme un holocauste » (Daniel 3,25.34-43). Ce choix de rester fidèle au serment quoi qu’il en coûte se retrouve aussi dans le psaume 137,1-6 : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite m’oublie / se dessèche ! Je veux que ma langue s’attache à mon palais si je perds ton souvenir, si je n’élève Jérusalem au sommet de ma joie ». C’est au prix de la fidélité aux serments, y compris dans les circonstances périlleuses, que Dieu accorde ses faveurs ou ses miracles. Il a accordé à Abraham d’avoir un descendant parce qu’Abraham était juste. Il sauva la vie de David parce qu’il était un roi « selon son cœur ». C’est pourquoi les faveurs que Dieu accorda à tous les grands personnages de la Bible, ne sont pas seulement des miracles mais ils sont aussi la récompense de leur fidélité au serment. Plus précisément, le mot miracle (en hébreu, phalé) évoque tout autant le miracle que le fait d’être consacré.

 

  1. C) La sainteté :

Dans Lévitique 26,12 Dieu promet à Israël, en récompense de sa fidélité aux décrets et commandements, de donner les pluies, les vendanges, le pain, la sécurité, la paix, la victoire sur les ennemis, et d’établir sa demeure au milieu d’eux : « Je serai votre Dieu, et vous serez mon peuple ». En même temps, si Israël n’écoute pas ni ne met en pratique les commandements prescrits, il sera livré à la terreur, battu par ses ennemis, dispersé parmi les nations. Lévitique 26 permet de comprendre que ceux qui sont bénéficiaires des « bienfaits » de Dieu le sont au nom de leur fidélité à l’alliance. Le cantique de Zacharie est à ce titre une profession de foi du juste qui fait de son existence quotidienne un chemin de sainteté dans la fidélité au serment.

 

  • La troisième et dernière partie du cantique porte sur le futur. D’abord parce que les promesses (présentes ou passées) ont pour vocation de se réaliser dans le futur. L’évocation du « petit enfant» dans le texte illustre bien ce processus tout tendu vers l’avenir. D’où les nombreux verbes au futur : « tu seras appelé, tu marcheras, tu prépareras ». En même temps, parce qu’une autre interprétation du futur se juxtapose. Elle est évoquée par la figure du prophète qui voit et annonce l’avenir. Le prophète est enraciné dans le présent dans lequel il anticipe le futur. Or quand le passé, le présent et le futur se recoupent, c’est une autre manière de parler de perpétuité, d’éternité. Le cantique de Zacharie aboutit ainsi à une certaine vision du temps. Elle permet de dire que, tant que le serment sera irrévocable chez les fidèles de Dieu, ils continueront de bénéficier des faveurs spéciales et diverses en toutes circonstances. Aussi longtemps qu’ils seront endurants dans les épreuves comme les patriarches, ils pourront dire comme le psalmiste : « Qui s’appuie sur le Seigneur ressemble au mont Sion : rien ne l’ébranle, il est stable pour toujours » (Psaume 125,1-2). A côté de ceux qui n’ont pas la foi et qui vivent dans les ténèbres de l’ignorance de Dieu, les fidèles à l’alliance paraîtront comme des astres ou des porteurs de lumière.

Si le cantique de Zacharie est chanté à tous les offices de Laudes, c’est probablement parce qu’il constitue une profession de foi par laquelle les fidèles sont invités à sanctifier sans cesse la vie quotidienne

[1]  « Tu m’as gratifié de la vie, et tu veillais avec sollicitude sur mon souffle »

Père Jean-Bosco Edzang

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