Retraite dans la ville – Psaume 94

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Retraite dans la ville 19 et 23 mars

Ce psaume 94  sert, dans notre Eglise, d’introduction, ou d’invitatoire à l’Office divin, chaque jour. Il nous conduit d’abord à louer le Seigneur ; puis il nous invite à écouter la voix du Seigneur, au cours de chacune des heures de la « prière publique » avant de nous avertir que nous sommes des êtres fragiles.

 

I Parcourons le texte de ce psaume

 Jésus a voulu revivre le temps du désert, lieu de l’épreuve, et du défi envers Dieu. Ses 40 jours de jeûne évoquent les 40 ans de la longue épreuve au désert. Jésus fut tenté dans les formes des tentations précisément les mêmes que celles du peuple d’Israël autrefois. Il s’y montrait Fils de Dieu repoussant les approches de l’adversaire. Mort et ressuscité, il est présent dans nos combats spirituels. Vivre du Christ vainqueur dans l’Eglise, c’est donc être fort avec Dieu.

Le psaume 94  nous renvoie à une ’expérience du passé d’Israël. Parcourons ce psaume :

« Venez, crions de Joie pour le Seigneur ! Entrez  prosternez-vous et adorez ».

Nous voici en plein pèlerinage. Depuis mille ans, Jérusalem est le centre vital d’Israël, c’est la cité choisie par le roi David, c’est le lieu du temple symbole de la présence de Dieu au milieu de son peuple, l’aboutissement de tous les pèlerinages. Fierté concernant ce lieu hérité où Dieu a fait sa Tente.

Alors des paroles reviennent comme des galets ronds et usés, d’avoir tourné des siècles. Ils sont des mots ciselés par la piété qui arrivent du fond des psaumes, vieux chants de pèlerinage. Car Jérusalem avait ses chants liturgiques, ses marées hautes et ses cohues de pèlerins à loger de la Pâque à la Pentecôte et à la fête des Tentes.

Nous voici à la Porte sainte. Les lévites s’adressent aux pèlerins : le premier invitatoire ouvre une liturgie :

On est ensemble, on approche des sanctuaires, on crie de joie devant la grandeur de Dieu. Et la prière des pèlerins  est caractérisée par les mots d’acclamation, d’action de grâce, d’adoration, et de prosternation. Car le Seigneur est le grand Dieu, absolument  hors de la taille de toutes les divinités. Entrons dans ce mouvement communautaire de ferveur grandiose, dans cette procession vers Dieu, comme notre vie.

La ferveur a deux motifs :

– le premier : Dieu est notre créateur, Béni soit il. « Il tient en sa main  les profondeurs de la terre ». Il est le maître du monde ; des montagnes et des terres, il a pétri tout cela. Et la mer est à lui.

Notez que dans ces expression le Créateur, ici,  n’est pas seulement envisagé comme celui qui a lancé l’univers à partir de rien, mais le créateur qui maintient et soutient tout.

– après la création, arrive le second motif de louange, ici suggéré par les lévites : prosternez-vous  inclinez vous ;  car Dieu, béni soit il, est notre Dieu et nous sommes le peuple qu’il conduit. Criez de joie pour l’Alliance. Le peuple s’appelle juif, un mot qui sonne  fier, c’est le nom d’un refus, refus de fléchir le genou et de se prosterner devant tout autre que Dieu. Les juifs ne venaient pas à la ville de la paix pour toucher Dieu, mais sa distance ; c’est-à-dire pour toucher du doigt combien Dieu est intouchable, transcendant. Et de plus, ce peuple sait que Dieu s’est approché, se faisant connaître, intervenant au cours de l’histoire, il s’est comme marié avec un peuple, apportant sa protection. Il guide et secourt le peuple qu’il a choisi.

Le fait que Dieu soit à la fois inouï de grandeur, et à la fois Dieu qui s’approche des humains, cela projette de loin la lumière de l’homme-Dieu, Jésus-Christ.

Les pèlerins de la Première Alliance venaient donc à Jérusalem se ressourcer, se refaire membres du peuple de Dieu, le peuple de l’Alliance, «le troupeau guidé par sa main ». Nous avons ici un condensé du psaume 22 :

« Il nous conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom. Passerai-je le ravin des ténèbres, je ne crains aucun mal. Son bâton me guide ».

Cette sécurité est ressentie dans la foi des Israélites, ils ont expérimenté cette protection ; ils ont vu « les exploits de Dieu » . Le souvenir inoubliable d’avoir  été sauvés de la servitude et de l’Egypte, culmine dans le mot de « Rocher ». Dieu  est notre Rocher, notre sauveur. Moïse, au moment de mourir, selon le Deutéronome, au chapitre 32, composa une superbe fresque de louange à Yaweh, le roc inébranlable : « Magnifiez notre Dieu, il est le rocher, c’est un Dieu fidèle et juste » Deut 32/3. Dieu est l’abri sûr et la fondation inébranlable sur laquelle on peut bâtir la maison. Jésus le soulignait : Alors les orages peuvent passer, la maison ne s’écroulera pas.

Saint Paul affirme dans sa première lettre aux Corinthiens (ch 10), que ce Rocher préfigure le Rocher spirituel qu’est le Christ, source de l’eau vive. Alors les pèlerins crieront de joie sans interruption pour le Seigneur « notre rocher notre salut ».

Autre  invitatoire :

Les lévites à l’entrée du temple interviennent alors  et disent à  tous les pèlerins :

« Aujourd’hui écouterez-vous  la voix du Seigneur ». Ouvrirez-vous votre cœur ?

« Celui-ci est mon Fils bien aimé, écoutez-le ! »

« O mon peuple, si tu pouvais m’écouter ! » (psaume 81)

Le ton est changé, Dieu parle :

Un oracle du Seigneur, une parole sainte et grave se découvre par l’intensité du style :

« N’agissez pas comme vos pères. Ils ont fermé leurs cœurs. »

Cela s’est passé autrefois au désert : « ils m’ont tenté et provoqué. Quarante ans, j’ai été déçu par cette génération, dit le Seigneur,  déçu par ce peuple au cœur égaré, Aux jours de défis et de tentations, ils m’ont provoqué. Non ! Ils n’entreront pas dans mon repos ».

Finalement, on entend une parole grave, comme une malédiction. Le psaume 94 s’arrête là ; il paraît finir sur une note sévère.

Cependant, grâce au mot : « aujourd’hui » du verset 08, il y a une ouverture, une renaissance possible. Aujourd’hui peut être tout autre que cette catastrophe d’autrefois.

Qu’est-il advenu de ce peuple rebelle ? Peut-être la générosité incommensurable de Dieu transforme-t-elle tout autre que ce que nous appelons la Justice. Le psaume ne le dit pas, mais il n’épuise pas toute la parole des Ecritures.

 

II Le drame d’autrefois au désert

Il nous faut revenir sur le drame au désert d’autrefois qui occupe le dernier tiers de notre psaume.

En ces jours là dans le désert  « Moïse donna au lieu de la révolte, le nom de Massa, c’est-à-dire l’épreuve, et aussi le nom de Mériba, c’est à dire querelle, parce que les fils d’Israël avaient cherché querelle au Seigneur, et parce qu’ils l’avaient mis à l’épreuve » (Exode 17).

Une affaire qui a eu un tel retentissement chez les juifs et les chrétiens qu’on en parle dans trois des cinq livres, de la Loi.

L’évangile de Matthieu dit que Jésus y fit allusion et Saint Paul également dans sa lettre aux Corinthiens. L’auteur de l’Epître aux hébreux en fait une longue homélie à l’adresse des juifs devenus chrétiens.

Rappelons-nous le cadre historique de cette affaire.

De la libération d’Egypte à l’entrée dans la terre promise, la Bible évalue, à sa manière, une durée de 40 années, un long  et pénible noviciat pour  constituer un peuple de l’Alliance, de croyants, mené par Moïse. Le Seigneur Dieu édicte sa Loi qui régit les rapports de ce peuple avec Lui, les rapports entre les personnes de ce peuple et même la façon de se conduire avec les étrangers.

Dans la marche au désert des signes repérables indiquent que Dieu tout proche conduit.

Dans cette marche à tâtons, par deux fois, au moins, l’Adversaire de Dieu cherche à nuire à son œuvre. Il entrave la marche. Il y a le veau d’or qui fait ressurgir les idoles ; le peuple recherchait une divinité palpable.

Il y a la rébellion de tout ce peuple en passe de mourir de faim et de soif dans le désert.

Cette fois, l’épreuve est si forte qu’elle engendre une grave révolte contre Moïse. Entendez bien que ce n’est pas Moïse qui est défié, mais le Seigneur Dieu, à qui Moïse obéit. Le soupçon : Dieu serait-il un berger incapable de trouver les verts pâturages ? On doute de la providence, et vite on va juger Dieu, comme un menteur : il avait promis la vie et nous allons périr dans le désert. Certains seraient prêts, dans leur malheur, à incriminer Dieu, à l’accuser du  génocide de leur peuple, par non assistance. « Et pourtant, ils avaient vu  mon exploit ». L’affaire est grave.

Cependant Dieu est Dieu !  « Rappelez-vous, quand moi Yahvé, j’ai donné ma loi au Sinaï, je vous ai dit : désormais, si vous m’obéissez et respectez mon alliance, je vous tiendrai pour miens devant tous les peuples » (Exode).

Alors quelle est cette peuplade qui va faire capoter tout le plan de Dieu ?

« Il n ‘a pas connu mes chemins ! ». Alors que Dieu avait choisi cet embryon de peuple à l’avance, comme la base du départ d’un salut, d’une amitié sainte qu’il veut répandre sur l’humanité entière.

Et voilà que les nuques se durcissent et les cœurs se ferment chez un peuple (ou une partie de ce peuple) qui renoue avec le péché intégral, le péché de la pleine défiance humaine à l’égard de Dieu, cette défiance que nous connaissons avec les figures d’Adam et d’Eve.

« Où va-il, ce troupeau guidé par la main de Dieu ? Voilà des gens défiants. Ils nous annoncent la défiance des contemporains de Jésus,  contemporains qui pourtant  avaient vu ses gestes et ses signes de salut. N’empêche qu’ils défiaient Dieu, en persiflant au Calvaire,

Les textes, comme ce psaume, nous laissent entrevoir le sombre mystère de ceux, (et Dieu seul sait qui), ceux qui apposent un refus absolu à sa voix, qui se positionnent sciemment en tournant le dos à ses dons, qui dédaignent sa miséricorde. C’est l’absolue tristesse : Réprouvés « ils n’entreront pas dans le repos ». Combien il en coûte au Seigneur en son amour ! Faut-il penser tout cela avec notre logique à nous ? Laissons plutôt et respectueusement Dieu à sa justice : ses pensées ne sont pas nos pensées.

On préfèrera peut-être la version moins dure, celle du Deutéronome. «Parole du Seigneur : « J’ai dit : cette génération est pervertie, des fils infidèles. Oui,je vais leur cacher mon visage et je verrai bien ce qu’il adviendra d’eux ». (Deut 32/20)   

On sait que, sur l’ordre de Dieu, Moïse a pris le bâton de la sortie d’Egypte, qu’il a frappé le roc ; l’eau a coulé du rocher, le peuple s’est abreuvé.

 

III Mais « aujourd’hui »

Après ce contre exemple d’autrefois, le psaume nous conduit, à une attitude croyante, à la Confiance.

La confiance est une fleur spirituelle de la foi. Elle permet d’aller, avec des sentiments filiaux, à notre Père avec par son Bien aimé et dans l’Esprit.

Le psaume montre que la confiance  ouvre le cœur ; elle dispose à écouter la Parole. La confiance est une qualité qui rend possible le vivre ensemble. Peut-il y avoir de vrais rapports entre les humains sans la confiance ?   On peut aussi la considérer comme fille de la Charité. Regardant l’avenir, elle nous tourne vers la sainte espérance. Elle adoucit le cœur et permet aux pécheurs d’envisager la miséricorde divine, confiants comme des enfants.

Voila ce qui nous est proposé par « l’Aujourd’hui » du psaume 94

Aujourd’hui est le moment dont nous avons la maîtrise. Il n’est pas un moment passé que je ne tiens plus, ni le moment qui n’existe pas encore. C’est l’espace possible des décisions : cet aujourd’hui sera t-il celui d’un cœur ouvert à la voix de Dieu ? A la Confiance en Dieu et donc à la conversion ?

L’auteur de l’Epitre aux hébreux, (aux chapitres 3 et 4) fait toute une homélie sur ce psaume 94.

Il rappelle que l’épreuve d’autrefois peut surgir à nouveau chez les juifs qui ont embrasé la foi en Jésus Christ, et donc chez nous  aujourd’hui. L’Apôtre « aux hébreux » recommande deux remèdes : d’abord la solidarité. Il importe de se soutenir les uns les autres dans les épreuves.  Le deuxième est la prière.

Aujourd’hui, il est vrai que notre vie comprend un défi permanent, auquel il faut donner une réponse en ouvrant notre cœur à la voix secrète de l’Esprit.

Aujourd’hui nous rencontrons les réalités du mal ; il y a tout ce qui salit l’honneur de notre Dieu, dans le monde, et dégrade l’humanité.

Aujourd’hui, il y a des choses qui peuvent nous chagriner dans Eglise de ce monde et qui peuvent blesser notre confiance.

Aujourd’hui, Il y a les grands malheurs qui touchent les populations ou les familles. Cela scandalise. On entend, des « pourquoi ? »  qui atteignent la confiance en Dieu. Et cela peut effleurer notre esprit.

Ce n’est pas manquer de confiance que de prier en criant. « Un pauvre appel, le Seigneur entend ». Les psaumes, quelquefois, sont des gémissements, des plaintes, des interpellations du Seigneur, des besoins d’y voir clair. Où est ta volonté ? Avec  le besoin de continuer à se sentir aimé de Dieu, au-delà des pensées qu’on peut en avoir. L’Eglise nous permet ainsi  de prendre ensemble la plainte universelle de notre monde.

Non pas que la souffrance soit un bien en soi, mais qu’elle soit portée avec courage, avec dignité, aidée de nos proches, avec confiance, c’est-à-dire portée à Jésus. Après cela, c’est Lui qui peut y reconnaître l’amour en sa Passion et en sa mort ; alors il y aura un sursaut de Vie, sursaut secret, un repos en Dieu.

Que le Seigneur Jésus Christ nous apprenne la sainte Confiance qui remplit sa prière, son Notre Père.

Que le Seigneur vienne à notre secours dans les épreuves auxquelles notre foi, et celle des nôtres, pourrait ne pas survivre. Qu’il ne permette pas que nous soyons poussés et soumis à la défiance envers Lui et envers notre prochain.

Par la Victoire de son Bien Aimé, mort et ressuscité, que Notre Père nous donne l’Eau du Rocher, l’Esprit de sainteté, avec le pain de ce jour

La foi confiance, en nous, en sera fortifiée

Aujourd’hui, nous ouvrirons notre cœur. Aujourd’hui, nous écouterons  la voix du Seigneur.

Père Jean Poussin

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