Homélie du 2ème dimanche de Carême à St Gratien

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« Il fut transfiguré devant eux. » Jésus se laisse voir tel qu’il sera. Dans la gloire et la lumière. Surtout tels que nous aussi nous serons ! Il ne s’agit pas ici d’une anecdote de type miraculeux dans la vie de Jésus mais d’une fenêtre ouverte sur le Christ en gloire. Et donc sur notre gloire… Si Jésus était le seul à être transfiguré, en quoi cela nous concernerait-il vraiment ? Mais Paul nous le dit : « Le Seigneur Jésus Christ, transfigurera notre pauvre corps pour le conformer à son corps de gloire » (Ph 3,21a).

Comment être transfigurés ? En laissant le Seigneur agir en nous. L’évangile aujourd’hui nous montre deux manières pour le Seigneur d’agir en nous.

Et d’abord par la prière. Le début du texte nous rappelle que Jésus aimait à partir seul à l’écart sur la montagne pour prier. La seule différence aujourd’hui c’est qu’il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean. De même, Moïse et Elie ont été des hommes de Dieu, des hommes de prière. Tous deux avait une relation d’une exceptionnelle intimité avec le Seigneur. Avec Moïse « le Seigneur parlait face à face, comme un homme parle à son ami » (Ex 33,11). Elie entendit la voix du Seigneur à l’Horeb dans le souffle d’une brise légère et il était si intimement uni à Dieu que l’on parlait du Seigneur comme du « Dieu d’Elie » (2 R 2,14) et de l’Esprit Saint comme de « l’Esprit d’Elie » (15) … St Jacques a cette parole magnifique : « Elie était un homme semblable à nous et il pria avec ferveur » (Jc 5,17a).

Saint Jean de la Croix a une belle image pour parler de la prière. Il compare la prière à une buche qui brûle. Vous avez tous vu dans une cheminée une bûche brûler et se consumer. Au départ, la flamme lèche la grosse bûche, puis cette bûche noircit, crépite et claque au fur et à mesure que le feu progresse, enfin la bûche ne devient plus qu’une énorme braise incandescente d’une belle couleur rougeâtre et qui donne beaucoup de chaleur. Ainsi notre relation avec le Seigneur dans la prière, au début de la prière, le Seigneur est extérieur à nous, puis la prière progresse parfois dans les difficultés et les distractions, elle fait aussi ressortir nos imperfections, et enfin la prière embrasse toute notre âme et toute notre vie et la rend belle. Il ne s’agit pas avec la prière d’abandonner notre poste, de nous désintéresser de notre monde, il s’agit dans la prière de ne faire plus qu’un avec le Seigneur, de nous laisser transfigurer par lui justement pour être plus fort à notre poste, dans ce monde, dans cette famille, dans cette communauté au milieu duquel le Seigneur m’appelle.

Et ensuite par l’écoute.

Au cœur de cet évangile la voix du Père retentit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ». Dans les évangiles, le Père parle rarement. Il ne parle que trois fois : au baptême, en désignant son Fils (Mt 3, 17), peu de temps avant la passion chez saint Jean pour soutenir son Fils dans l’épreuve (Jn 12, 28, « je suis dans un grand trouble… Père glorifie ton non » – « je l’ai glorifié et je le glorifierai encore »). Et entre ces deux interventions, ici, à la Transfiguration, le Père parle et il donne son unique commandement : « Ecoutez-le ». C’est une raison supplémentaire pour être attentif à cette parole et mettre en œuvre l’écoute dans nos vies.

Pas facile d’écouter. Parfois, nous écoutons les autres d’une oreille distraite, cela entre par une oreille et sort par l’autre. Parfois, nous ne voulons pas écouter l’autre, « cause toujours, tu m’intéresse ». Parfois, au lieu d’écouter l’autre, nous nous écoutons nous-mêmes. Ces gens qui vous coupent la parole alors que vous étiez en train de confier quelque chose de lourd dans votre vie, et qui vous disent : « ah oui, c’est comme moi … ». Notre écoute du Seigneur n’est pas plus facile. Nos prières sont parfois de longs monologues. Nous ne prenons pas le temps de l’écouter, dans sa Parole, dans le silence au plus profond de notre cœur, dans les évènements de nos vies.

Remettons l’écoute au cœur de nos relations avec les autres. Et nous transfigurerons nos vies et celles de ceux qui nous entourent, justement en leur donnant la possibilité par notre écoute d’être accueillis, entendus, compris, soutenus, réconfortés. Remettons aussi l’écoute au cœur de nos relations avec le Seigneur, « Ecoute Israël ! ».

Ne disons pas ‘si j’avais été un Apôtre, la foi m’aurait été facile !’, demandons-nous plutôt si nous écoutons vraiment Moïse et Elie ! Souvenons du riche de Lazare et de son dialogue terrible avec Abraham : « Abraham lui dit : ‘Ils ont Moïse et les prophètes, qu’ils les écoutent.’ L’autre reprit : ‘Non, Abraham, mon père, mais si quelqu’un vient à eux de chez les morts, ils se convertiront.’ Abraham lui dit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse, ni les prophètes, même si quelqu’un ressuscite des morts, ils ne seront pas convaincus’ » (Lc 16,29-31). Si nous n’écoutons pas la parole de Moïse et d’Elie, nous ne pouvons pas grandir dans notre foi.

« Ne vous modelez pas sur le monde présent, mais transfigurez votre manière de penser » (Rm 12,2). Voilà une bonne définition du carême selon l’Evangile ! Laisser le Seigneur nous éclairer, comme la lune qui, la nuit, rayonne de la lumière du Soleil. Laisser le Seigneur nous débarrasser de ce qui nous alourdit, de ce qui pollue notre cœur et notre esprit, de ce qui corrompt notre foi et notre espérance, de ce qui limite notre générosité : « Soyez transfigurés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu ». Nous avons Moïse. Nous avons Elie, nous avons le témoignage des Apôtres. Que le Seigneur nous donne de les écouter, de ne pas avoir peur et de vivre les yeux fixés sur la lumière du Christ car : « Nous tous… réfléchissons, comme en un miroir, la gloire du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image, allant de gloire en gloire » (2 Co 3,18).

Père Alexandre de Bucy

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