Homélie du 8ème dimanche du temps ordinaire à 10h30 à Enghien

Publié le

« À chaque jour suffit sa peine ». Ces mots se trouvent au cœur du premier discours public de Jésus chez Matthieu, qu’on appelle aussi le Sermon sur la montagne.

« À chaque jour suffit sa peine ». C’est un dicton populaire, expression d’une sagesse populaire. Mais avec Jésus, ces paroles sont portées à une vérité plus haute. « A chaque jour suffit sa peine. » Il y a là un appel à une fidélité malgré tout, pour n’être pas submergé par ses soucis, comme cela peut nous arriver – ses soucis d’ordre professionnel, financier, matériel, ses soucis d’ordre affectif, familial, par rapport à nos amitiés et nos amours, ses soucis concernant notre santé ou celle d’un autre.

J’aimerais vous lire ces quelques lignes d’une mère de famille, qui découvre brutalement avec son mari que leur petite fille d’environ un an est handicapée mentale et physique à vie. « Oui, le verdict est tombé. Un verdict ? Une condamnation. Condamnés à vivre toute notre vie avec une enfant handicapée très gravement atteinte. L’avenir : y en a-t-il vraiment un ? Lorsqu’on me demande : mais comment avez-vous traversé cette épreuve ? Je réponds : je ne sais pas. Nous avons mis chaque jour un pied devant l’autre, sans trop réfléchir. »

Oui, « à chaque jour suffit sa peine ». Un pied devant l’autre, jour après jour. Mais devant un tel drame, on pourrait dire aussi, « à chaque vie suffit sa tragédie ». Il y a ainsi dans nos existences des morts, des deuils, dont nous ne pourrons jamais nous relever totalement. Des morts injustes, scandaleuses, brutales, plus particulièrement la mort d’un enfant. Nous devons vivre alors en portant en nous cette blessure, qui ne se refermera jamais tout à fait – mais le devrait-elle ?

Permettez-moi de vous dire, sans la moindre provocation, mais en toute simplicité, ne peut-on pas affirmer aussi : « à chaque jour suffit sa joie » ? Savoir discerner, dans notre quotidien, des petits signes qui vont éclairer notre journée : une parole, un merci, un message, un geste, un regard, quelque chose de bon que l’on a vu dans la rue, quelque chose de beau dans la nature comme un lys ou un oiseau qui vole. On l’a peut-être vu cent fois, mais la beauté, comme l’amour, est toujours nouvelle, c’est toujours la première fois.

Une amie très durement frappée dans sa vie m’écrivait : « les épreuves ne sont pas souhaitables, mais elles obligent à trouver du charme à certains moments de l’existence ».

Si nous accueillons le dicton relu par Jésus, « à chaque jour suffit sa peine », par contre, son contexte immédiat, que nous avons relu tout à l’heure, je ne sais pas pour vous, mais en moi, il suscite un certain malaise. Dans ce contexte, Jésus précise, « ne vous inquiétez pas en disant, qu’allons-nous manger, qu’allons-nous boire, qu’allons-nous mettre pour nous habiller ». Il y a quelque chose de scandaleux. Peut-on dire cela aux SDF, aux exclus, aux victimes des injustices, des violences, victimes des guerres, du chômage, des exils ?

Et Jésus ajoute en plus : « ne vous inquiétez pas du lendemain ». Mais n’est-ce pas un message diamétralement opposé à l’exemple de toute sa vie, au témoignage des prophètes, à la doctrine sociale, que nous avons tirée des Écritures ? Opposé à toute la Bible ? Je pense par exemple à l’Épître de Jacques : « Supposez qu’un frère ou une sœur n’ait pas de quoi se vêtir ni de quoi manger chaque jour, à quoi cela sert-il que vous leur disiez, au revoir, portez-vous bien, habillez-vous chaudement, et mangez à votre faim ? » (Jc 2, 15-16). A l’image de Jacques, on pourrait dire : à quoi cela sert-il que vous leur disiez, comme Jésus l’affirmait, « à chaque jour suffit sa peine, ne vous inquiétez pas du lendemain » ? N’y a-t-il pas là un appel à une passivité et à l’indifférence ?

Pourtant, au milieu de ce que nous considérons comme une passivité, ou un abandon, « ne vous faites pas tant de souci ; ne vous inquiétez donc pas du lendemain ; à chaque jour suffit sa peine », il y a un appel à l’action : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice ». Ce n’est pas un abandon à la passivité. C’est un appel à l’action ; comme le dit notre texte, à l’action pour les autres d’abord, et non pas pour soi.

Il y a plus. Si vous retournez au texte grec original, il n’est pas dit « cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice ». Il est dit, et c’est très important, « mais cherchez d’abord », « mais ». Parce que Jésus oppose ce qu’il vient de dire à cette affirmation décisive. Et il est regrettable que ce « mais » ne soit pas traduit dans notre traduction liturgique.

Alors le vrai titre de ce passage devrait être, non pas comme l’indiquent nos bibles « l’abandon à la Providence », mais : « Cherchez premièrement le Royaume de Dieu ».

« Cherchez premièrement le Royaume de Dieu. » Le Royaume de Dieu occupe le centre du message de Jésus.

Qu’est-ce que ce royaume ? On a voulu y voir une réalité personnelle identifiée à Jésus. Jésus, c’est le Royaume de Dieu, dans sa vie, et dans sa prédication. Oui, mais pas seulement ! Le Royaume de Dieu, dans toute la Bible, c’est aussi un combat pour une réalité sociale à transformer, où la volonté de justice et le sens de l’humain forment un tout. Jésus nous a montré la voie, en guérissant ceux que plus personne n’approchait parce qu’on les trouvait impurs, en réintégrant les exclus, en rendant leur dignité aux petits, en bouleversant les conventions qui n’était pas au service de la croissance de l’homme, en devenant le frère de tous. Et Jésus nous associe à son œuvre de transformation, à son royaume de Dieu, comme nous le dit Paul : « qu’on nous regarde comme des auxiliaires du Christ », des ouvriers du Christ. C’est une tâche exaltante, rendre plus humain et fraternel ce monde.

J’aimerais conclure par une petite parabole. Il y a eu un orage terrible, pendant la nuit, et l’océan s’est déversé sur la plage, y jetant mille déchets, mais aussi des êtres vivants, des mollusques, des crustacés et des poissons, des coquillages. Et le matin venu, le soleil est là, et il commence à brûler déjà. Et un enfant longe la plage, et chaque fois qu’il voit un de ces êtres vivants, il le remet à l’eau. Il croise un promeneur, qui se moque un peu de lui, qui sourit en lui disant : « Mais à quoi cela sert-il, ce que tu fais ? Tu vois bien que la plage est infinie, qu’elle est immense. Tu ne peux pas tout changer. » L’enfant prend alors une étoile de mer, la remet à l’eau, et dit au promeneur : « Non je ne peux pas tout changer. Mais pour elle, l’étoile de mer, cela change tout. »

Le royaume de Dieu à construire ne fait pas de nous des super-héros, non le royaume de Dieu à construire passe par tous nos petits gestes du quotidien que nous devons vivre avec attention, bienveillance, avec amour. Cela change tout pour ceux qui nous entourent. « À chaque jour suffit sa peine », que l’amour peut transformer en grande cause.

Amen.

Père Alexandre de Bucy

Plus de lecture...