Homélie du 7ème dimanche du temps ordinaire à Enghien

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Cette parole de Jésus concernant l’amour des ennemis est au cœur de l’évangile, une clef pour lire toute la Bible.

Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous persécutentce n’est pas seulement une révolution dans le monde de la pensée, mais c’est une parole que Jésus a vécue. Ce n’est pas seulement une belle parole qui permet de fonder une lecture de la Bible et une théologie de l’amour infini de Dieu, mais c’est une parole qui est faite pour être prise au sérieux dans notre manière de vivre, dans notre rapport aux autres.

Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous maltraitentCela peut sembler totalement déconnecté de la réalité du monde dans lequel nous vivons. Et pourtant, ce n’est pas si irréaliste que cela, contrairement à ce que l’on pourrait penser. J’en appelle à un témoin célèbre, que l’on ne peut pas suspecter de manquer de pragmatisme, Napoléon Bonaparte. Dans un passage du mémorial de Sainte-Hélène, même si ce texte n’est pas directement écrit par lui et peut être mélangé des sentiments de celui avec qui il dialogue, il fait le bilan de son existence, et il regrette de ne pas avoir reconnu plus tôt la prodigieuse efficacité de la logique d’amour vécue par le Christ : « Avant même que je sois mort, pense Napoléon à Saint-Hélène, mon œuvre est détruite ; tandis que le Christ, mort depuis dix-huit siècles, est aussi vivant qu’au moment de son ministère… En quelque endroit du monde que vous alliez, vous trouverez Jésus prêché, aimé, adoré… Je suis encore vivant, et pourtant mes armées m’ont oublié : Alexandre, César, Charlemagne, moi-même, nous avons fondé des empires, mais sur quoi avons-nous fait reposer notre pouvoir ? Sur la force, tandis que Jésus-Christ a fondé son empire sur l’amour, et des milliers d’hommes donneraient joyeusement à cette heure même leur vie pour lui… L’union qui unit Jésus-Christ à ses rachetés est plus sacrée, plus impérieuse que quelque union que ce soit. Tous ceux qui croient sérieusement en lui ressentent cet amour surnaturel. Ils aiment quelqu’un qu’ils n’ont pas vu. C’est un fait inexplicable à la raison, impossible aux forces de l’homme ; et pourtant il a été accompli. Voilà ce que j’admire au-dessus de toutes choses, moi, Napoléon ; plus j’y pense, plus je suis absolument persuadé de la divinité du Christ. »

Quel dommage de ne pas avoir reconnu plus tôt la puissance créatrice de l’amour ! Il y a, nous dit Napoléon, quelque chose de surnaturel dans cet amour, au point qu’il ne peut venir que de Dieu lui-même. Il y a aussi quelque chose de surnaturel dans le fait d’arriver à aimer un tant soit peu celui que nous n’avons aucune raison d’aimer, en particulier notre ennemi, celui qui nous a trahi, celui qui nous fait du mal ou qui a fait du mal à ceux que l’on aime.

Oui, il y a quelque chose de surnaturel dans l’amour des ennemis, il y a quelque chose de divin dans l’existence de cet amour et dans sa puissance créatrice.

Un pasteur protestant Wilfred Monod a rédigé un ouvrage important, appelé « le problème du bien » et non le problème du mal. En effet, le bien et le mal ne sont pas des choses symétriques. Par exemple, une stupide balle de fusil peut tuer quelqu’un, alors qu’il avait fallu des années d’efforts, de soins et de tendresse pour devenir ce qu’elle était. L’existence du bien est étonnante, le bien est un miracle, comment peut-il exister face à la simplicité du mal ? Il y a là quelque chose de surnaturel, de divin.

L’idée même de pouvoir aimer celui qui nous fait souffrir est également surnaturelle. La réaction de tout être vivant en contact avec une source de mal n’est pas de l’aimer mais de la fuir ou de la combattre. Quand quelqu’un nous fait subir quelque chose d’injuste, nous sommes plus ou moins pris par un sentiment de colère, de rejet, et le désir que le coupable souffre à son tour.

« Aimer nos ennemis », le moins que l’on puisse dire, c’est que ce message de Jésus ne va pas dans le sens de notre penchant naturel. Mais heureusement, Jésus ajoute aussitôt que « c’est ainsi que nous serons les enfants de notre Père qui est dans les cieux », qui, lui, agit comme cela pour le bon comme pour le méchant. Cela nous donne la clé de cette prodigieuse façon d’être que nous propose Jésus : nous ne pouvons arriver à cela que dans la mesure où nous sommes engendrés par Dieu.

L’Évangile de Jésus-Christ n’est pas fait de bons conseils du genre : mangez 5 fruits et légumes par jour et vous serez en bonne santé. Heureusement, parce que même cela nous avons du mal à le faire, alors pour ce qui est d’aimer nos ennemis… Mais, finalement, les choses s’annoncent bien plus faciles qu’elles ne semblaient. Une seule chose est la clé de tout : il suffit de se confier à Dieu. Il engendrera en nous cette capacité incroyablement créatrice qui consiste à pouvoir aimer même nos ennemis, et peut-être à aimer véritablement nos amis, du même coup.

Paul explique cela dans sa lettre aux Romains : « ne vous vengez pas vous-mêmes, bien-aimés, mais laissez place à la colère de Dieu ; car il est écrit : À moi de faire justice, à moi de payer en retour, dit le Seigneur. » (Rm 12, 19) En remettant ainsi les choses à Dieu, nous pouvons nous décharger de cette colère qui est encore du mal, un mal supplémentaire s’ajoutant au mal reçu.

A Dieu de faire justice, à lui de faire payer la note au coupable, à lui la colère… Car en lui, même la vengeance et la colère sont encore du bien, puisqu’il est LE bien. Cette colère n’est pas contre le méchant, mais contre le mal, ce mal que nous nous faisons et ce mal qui nous fait souffrir.

En remettant entre les mains de Dieu le mal qui a été fait, Dieu nous décharge de cette maladie mortelle qu’est la logique de rétribution, source de vengeance et de remords, … Il nous libère pour l’action positive : reconstruire quand c’est possible, soigner, ressusciter un peu, espérer.

Nous pouvons alors aborder la suite de ce que Jésus nous propose : aimer notre prochain, l’aimer même s’il a été notre ennemi et même si nous avons été son ennemi. Jésus ne nous propose pas de transformer notre ennemi en ami. L’amitié est quelque chose de trop rare pour être ainsi généralisé. Ce que Jésus nous propose est une démarche concrète, qui consiste en trois choses : bénir, faire du bien et prier pour ceux qui nous font du mal ; mais aussi bénir, faire du bien et prier pour ceux à qui nous avons fait du mal.

Grâce à Dieu, on peut bénir celui que l’on n’aime pas, on peut le reconnaître comme étant un enfant que Dieu aime et, avec son aide, reconnaître le bien qui existe quand même dans cette personne. Même si ce n’est pas facile compte tenu de ce qui a eu lieu, même si ce n’est pas toujours bien reçu, on peut chercher à lui faire du bien, d’une façon ou d’une autre… enfin on peut prier pour lui, mais après avoir essayé la parole qui bénit et le geste qui tente de faire du bien.

En faisant du bien à ton ennemi, nous dit l’apôtre Paul, « tu amasseras des charbons ardents sur sa tête. » Les « charbons ardents » évoquent l’action purificatrice de Dieu. Paul ne nous propose donc pas de nous venger, mais de s’en remettre à l’amour de Dieu pour qu’il le soigne et le sauve.

Car toujours, lui, c’est par le bien qu’il surmonte le mal. Ayons confiance. Amen

Père Alexandre de Bucy

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