Homélie du 5ème dimanche du temps ordinaire le samedi à 18h à St Gratien

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C’est si rare pour être souligné : l’évangile fait l’éloge de la fierté, voit en tout disciple du Christ un éclaireur du monde, l’érige en lampadaire qui éclaire les cités … Il faut le reconnaitre, ce n’est pas le langage habituel de la foi chrétienne (= humilité, abaissement, être dernier, etc…). Peut-il donc y avoir dans les Evangiles un éloge de la fierté ? Et qui pourrait s’y identifier ?

L’évangile des fiertés ou des éclaireurs!

  • Premier motif de fierté : « vous êtes le sel de la terre» id qui assume la fonction d’un ingrédient d’une œuvre, en l’occurrence ingrédient des sacrifices, cf. Lv 2,13 : « Tu saleras, assaisonneras avec le sel tout sacrifice ». Plus encore, être sel, c’est être signe et garant des alliances, cf. Nb 18,19 : « Une alliance, un pacte de sel prélevé sur des choses saintes » = alliance solennelle, inviolable ;
  • Deuxième motif de fierté : « vous êtes la lumière du monde » comme Dieu lui-même, colonne de lumière qui éclairait le chemin des Hébreux la nuit pendant la traversée du désert (Ex 13,21) ; comme Moïse et son visage rayonnant après ses colloques avec Dieu (Ex 34,29) ; comme Jésus transfiguré en éclat du soleil (Mt 17,2) ; comme ceux qui enseignent la Thora, id les rabbins assimilés à la lumière : « Le précepte est une lampe, et l’enseignement une lumière » (Pr 6,23) …

Telle est la mission du disciple de Jésus : être sel et lumière, mais à condition de ne pas être un sel fade ni une lumière cachée sous le boisseau. Et cette fadeur peut avoir plusieurs interprétations :

A) en hébreu, le mot taphel, la fadeur ou insipidité, signifie aussi l’extravagance, la folie, quelque chose de choquant, cf. oracle contre les faux prophètes chez Jr 23,13 : « j’ai vu de l’extravagance, dans les prophètes de Samarie». On comprend qu’il faut se garder de toute extravagance pour prétendre être sel et lumière du monde. Mais pas seulement…

B) puisque, taphel (fadeur) est de la même racine que tephila, prière et supplication, cf. Is 56,7 : « Ma Maison sera appelée, Maison de prière ». On comprend cette fois-ci qu’on ne peut prétendre être sel et lumière pour les autres si cela ne se reçoit dans la prière.

C) Enfin, la même racine se retrouve dans le mot tephilin, phylactères, qui désignent les cordages que les Juifs pieux attachent au bras gauche et au front pendant la prière du matin. Le petit boitier attaché au front contient Dt 6,4 sq. : « Ecoute Israël le Seigneur est un […] tu répéteras cela à tes fils et aux fils de tes fils. Que tu sois couché, debout […]». Autrement dit, en toutes circonstances, sois attaché par la Parole. Dans la violence comme dans les saveurs de la paix, sois attachés. Les tephilin ont pour fonction de rappeler à celui qui les porte que toutes ses pensées et son corps doivent constamment être attachés à Dieu. En ce sens, être sel et lumière, c’est finalement avoir un pacte inviolable avec Dieu.

 L’évangile des pactes ou des impacts!

  • On ne peut pas vraiment comprendre les prophètes, le sacrifice des martyrs d’Israël et de l’Eglise, si on n’a pas à l’esprit la notion de pacte. Un engagement avec Dieu qui impacte tout son être entier, toutes les pensées, toute son âme. Un pacte imprimé à fleur de peau comme la pratique de la « circoncision ». Un tel pacte qui impacte le corps entier est exprimé par Job 31: « J’avais fait un pacte avec mes yeux» pour : ne fixer aucune vierge (v.1), ne pas épier à la porte du voisin (v.9), ne pas laisser languir les yeux de la veuve (v.16), apprendre à voir un pauvre sans vêtements (v.19).
  • C’est ce pacte d’être tout entier sel et lumière dans le monde qui constitue la clé de lecture du message du prophète Isaïe 58,7-10 qui nous dit de partager son pain avec l’affamé, d’héberger chez soi les sans abris, vêtir un homme nu, de bannir de chez soi le joug, la violence et les paroles méchantes. Face à de telles situations devant lesquelles nous nous sentons impuissants, le point de départ ne doit pas être dans la recherche des solutions humaines. Le point de départ doit être le pacte de nos yeux résolus à ne voir que des lieux où Dieu apparait : dans une crèche ou dans un pauvre, dans le Temple ou dans la prière d’une communauté, dans une noce comme à Cana ou partout où les gens pleurent comme Marthe et Marie de Béthanie après la mort de leur frère Lazare (Jn 11,1sq.), etc… Ceux qui font de tels pactes d’être tout entiers partout où est Dieu deviennent émetteurs de lumière … De tels hommes de pacte peuvent convertir leurs bourreaux, changer le cœur d’un meurtrier en bâtir de Temple.
  • Un rabbin fut à l’origine de l’initiative d’Hérode de rebâtir le Temple de Jérusalem. Le Talmud de Babylone rapporte le massacre des rabbins par Hérode. Celui-ci les tenait pour responsables de l’enseignement de Deutéronome 17, 15: « Tu choisiras un roi du milieu de tes frères» […]. Il décida alors de tuer tous les rabbins, sauf un, Baba ben Bouta. Après l’avoir enfermé dans une pièce, le rendit aveugle et le soumit à une série de tentations. Se passant pour quelqu’un d’autre, Hérode le poussa à dire du mal de lui. Mais à chaque tentation, le rabbin ne prononça aucune parole mauvaise tandis qu’il ne se rendit pas compte qu’il s’adressait à Hérode lui-même. Après avoir tout essayé en vain, Hérode se révéla et lui dit : « Je suis Hérode. Si j’avais su que votre pondération était si grande, je ne vous aurais pas tués. Et maintenant que puis-je faire pour réparer ? – Baba b. Bouta : « Tu as éteint la lumière du monde en tuant les rabbis. Va, occupe-toi de la faire renaitre, (en construisant) le Temple » (Traité Baba Bathra, chap. 1,2).

 P. Jean-Bosco Edzang

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