Homélie du 15 janvier à Enghien

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Pour bien comprendre ce passage d’évangile, il faut le replacer dans son contexte, le premier chapitre de l’évangile selon saint Jean. Ce chapitre se déroule en … une semaine.

  • Le premier jour, c’est le témoignage de Jean-Baptiste, sur son identité : il n’est pas le Christ, ni Elie, ni un prophète, mais une voix qui appelle à la conversion (Jn 1, 19).
  • « Le lendemain », (Jn 1, 29), nous sommes donc le deuxième jour, et c’est notre évangile, Jean-Baptiste montre l’agneau de Dieu, et raconte la scène du baptême de Jésus.
  • « Le lendemain » (Jn 1, 35), nous sommes donc le troisième jour, c’est l’appel d’André, de son compagnon puis de Pierre.
  • « Le lendemain » (Jn 1, 43), nous sommes donc le quatrième jour, c’est l’appel de Philippe et de Nathanaël.
  • « Trois jours plus tard » (Jn 2, 1), nous sommes donc le septième jour, c’est le miracle de Cana.

L’ensemble de ce premier chapitre de l’évangile selon saint Jean, son ouverture, se déroule donc en sept jours, c’est le temps du commencement du monde. Pour l’évangéliste, la venue du Christ est en effet une nouvelle genèse, une recréation du monde, une visitation de Dieu qui fait de nous des Fils. Dieu refait toute chose nouvelle.

Et il est bon au début de ce temps ordinaire pour nous de repartir du Christ et de permettre au Christ de venir recréer en nous ce qui est abimé, tordu, cassé.

Cette recréation est une visitation.

« C’est toi qui viens vers moi » (Mt 3, 14), s’exclame le Baptiste dans les récits du baptême de Jésus. Comme Elisabeth avait dit à Marie : « Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » (Lc 1, 43). Dans la Bible, les visitations annoncent des mystères plus grands. La visitation de Marie à Elisabeth annonçait les naissances de Jésus et Jean. La visitation de Jésus à Jean annonce le don de l’Esprit de Dieu au monde. Ce jour-là Jésus plonge à la fois dans les eaux du Jourdain, il plonge aussi dans la vie qui plane au-dessus de lui. Il vient pour que tous soient plongés dans cet Esprit qui est venu descendre et demeurer sur Lui : ce souffle de Dieu qui fait de nous des fils.

Cette recréation est une visitation qui fait de nous des fils.

« Voici l’agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29). L’enjeu de ce baptême dans l’Esprit, c’est d’enlever « le péché du monde ». Ce texte ne parle pas des péchés des hommes, mais du péché du monde. La mission du Christ, de l’Agneau de Dieu, est de mettre fin à l’emprise du péché, c’est-à-dire à l’état du monde séparé de Dieu. Le péché du monde est l’état de rupture inauguré par Adam et Eve qui met l’humanité entière face à Dieu. Le péché du monde n’est pas une somme de péchés personnels, mais un désordre qui affecte l’humanité tout entière. « Le monde est cassé », disait Gabriel Marcel. Le péché du monde est l’exact opposé de ce que Dieu veut pour le monde. Eh bien, justement, l’agneau de Dieu est venu restaurer et même embellir le projet de Dieu pour l’homme et le monde.

La venue du Christ est la manifestation que Dieu vient visiter son peuple pour refaire la communion. Dieu et le monde ne sont plus face à face, mais dans la même communion. Ce régime de renouveau du monde est une filiation. « C’est lui le Fils de Dieu », cette parole pour désigner le Christ sert aussi à désigner chacun d’entre nous, puisque le Christ est venu prendre notre humanité pour la baptiser dans les eaux de l’Esprit. Jésus, c’est cet ami qui s’approche de nous pour transformer nos situations humaines.

Une histoire qui vient de l’islam soufi peut nous faire comprendre cela.

« Dans le voisinage de Moussa vivait un jeune homme dont les mœurs étaient fort dépravées. Moussa était profondément peiné de sa conduite mais il attendait patiemment que quelqu’un d’autre en parle. Au bout d’un certain temps, plusieurs personnes vinrent se plaindre et Moussa résolut de lui rendre visite et le prier de changer ses habitudes. Le jeune homme réagit de façon arrogante :

  • Je suis le favori du sultan, dit-il à Moussa, personne n’a le droit de s’occuper de ce que je fais ni de m’empêcher d’agir comme il me plaît.
  • Je parlerai au sultan, menaça Moussa.
  • Le sultan ne cessera pas de m’approuver quoi que je fasse, répliqua le jeune homme.
  • Eh bien, si le sultan ne peut rien faire, continua Moussa, je le dirai au Dieu miséricordieux. » Et il montra du doigt le ciel.
  • Oh, rétorqua le jeune homme, il est trop généreux pour me réprimander !

Accablé, Moussa le quitta. Des jours passèrent et la débauche du jeune homme dépassa toutes les limites. On vint de nouveau se plaindre. Moussa se prépara à lui adresser des reproches ; mais en chemin, il entendit une voix : « Laisse mon ami tranquille. » Stupéfait, Moussa se rendit auprès de l’adolescent.

« Qu’est-il arrivé ? lui demanda celui-ci, que tu reviennes une seconde fois ? – Je ne suis pas venu cette fois pour te gronder, répondit Moussa. Je viens simplement pour t’informer que j’ai entendu ces paroles – Ah ! s’exclama le jeune homme, s’il en est ainsi, je consacre entièrement mon palais à son service. Je ne me soucie nullement de ce que je possède. »

Et il abandonna tout sur le champ, et il s’en alla à travers le monde. Moussa raconte que plus tard il vit le jeune homme à La Mecque, dénué de tout et prêt de rendre le dernier soupir.

« Il est mon ami, murmura-t-il. Je suis allé voir mon ami. » Et il expira. »

Qu’est-ce qui a permis à cet homme de changer de vie, et de se convertir ? Ce n’est pas le rappel de la Loi, ce n’est pas la connaissance de Dieu, c’est l’amitié de Dieu.

Cette parabole a une profonde saveur évangélique. Le but de l’évangile de saint Jean, l’ami du Christ, c’est justement de montrer l’amitié de Dieu. Souvenez-vous ! Jésus avant de donner sa vie sur la croix pour nous réunit ses disciples une dernière fois pour le repas de Pâque. Après avoir partagé avec eux le pain et le vin, après leur avoir lavé les pieds, il parle à chacun d’eux, à chacun de nous. Ce sont ces dernières paroles. Et parmi ce testament, il déclare à ses disciples : « je ne vous appelle plus serviteur, désormais vous êtes mes amis » (Jn 15, 15).

Nous sommes les amis de Jésus. C’est ce que nous dit aussi Jean-Baptiste dans l’évangile de ce dimanche. « Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ». Approchez-vous de lui, vous ne serez pas déçus. Il vous recréera.

Père Alexandre de Bucy

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