Homélie du 8 janvier à 9h30 à St Gratien

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Nous célébrons la fête de l’épiphanie qui rappelle la marche des mages guidés par une étoile vers le berceau de Jésus. Mais qu’est-ce qui a pu justifier que des personnages de si haut rang et des terres lointaines aient pu entreprendre un long voyage pour se rendre dans un coin minuscule comme Bethléem ? Qui sont-ils et que nous apprennent-ils sur Jésus ?

  • Les mages sont des interprètes des destins

La notion de « mage » peut englober trois catégories dans les sociétés antiques : a) la Pithie comme celle de Delphes qui rendit l’un des oracles les plus connus de l’histoire de la philosophie:  « homme, connais-toi toi-même »; b) Mages ou chaldéens descendent des Sumériens et Akkadiens avant la Babylone, Iran et Iraq actuels. Cette région était connue dans l’antiquité pour son art divinatoire : lire dans viscères (l’état normal ou anormal du foie, du cœur, des poumons d’un animal sacrifié), jeter des pierres/sorts, observer les étoiles et leurs constellations pour y déduire/interpréter les desseins des dieux ; c) les « grands prêtres et scribes » étaient certes des spécialistes de la Bible, mais eux-aussi ont pratiqué une certaine forme de divination comme en témoignent les toummim et urim. (Dt 33,8). C’étaient deux pierres insérées dans le pectoral que portait le grand prêtre pour rendre des jugements (Lv 8,8). Cette familiarité du monde biblique avec l’art divinatoire semble même remonter à l’époque plus ancienne. Car Caïn tue son frère au motif que la fumée des sacrifices d’Abel montait droit vers le ciel, synonyme d’acceptation de l’offrande par Dieu, tandis que la fumée des sacrifices de Caïn se dispersait. Ce n’était rien d’autre que de la capnomancie qui consiste à faire des présages à partir des formes/couleurs de la fumée. Par la suite, la Bible a interdit la divination en dénonçant en elle des formes d’idolâtrie, puisque le soleil, chez les chaldéens par exemple, était considérée comme une divinité (2R23,5). Lors de leur exil à Babylone, Daniel défie et se montre plus habile en interprétation de songes que tous les mages de l’empire. Les prophètes dénigrent les mages dont les oracles sont assimilés à des mensonges par opposition aux authentiques « oracles du Seigneur » prononcés par les prophètes d’Israël (Jr 17,9-10). Ce discrédit des mages fut ensuite repris par le christianisme. D’abord, dans les Actes des Apôtres, chapitre 13, 6 sq. : « Paul et Barnabé trouvèrent à Chypre un magicien, faux prophète juif, nommé Bar-Jésus, qui était de l’entourage du proconsul Sergius Paulus, homme avisé. Ce dernier fit appeler Bernabé et Paul, désireux d’entendre la parole de Dieu. Mais Elymas le magicien leur faisait opposition, cherchant à détourner le Proconsul de la foi. Alors Paul, rempli de l’Esprit Saint, le fixa du regard et lui dit ‘ Etre rempli de toutes les astuces et de toutes les scélératesses, fils du diable, ennemi de toute justice […] Voici à présent tu vas devenir aveugle’. A l’instant même, il devint aveugle ». Puis, en 314, Constantin condamne à la peine capitale les devins. En 505, le concile d’Agde (département de l’Hérault) considère comme sciences divinatoires les augures, les sorts, les songes. En 633 le 4ème concile de Tolède assimile division et magie.

  • Les mages sont des prophètes païens

Cet héritage des condamnations de la divination par la Bible et les conciles ne doit cependant pas faire oublier que cette science a guidé les peuples de l’Antiquité. Pour prendre les grandes décisions politiques, en particulier pour savoir s’il fallait aller en guerre, la réponse des mages faisait office de la volonté divine. Les devins antiques inspiraient les monarques, les poètes et philosophes. D’après Plutarque, Alexandre le grand lui-même consulta la Pithie avant son expédition en Asie. Et dans le Phèdre de Platon, Socrate a rendu le plus grand hommage à la divination en l’assimilant à une « ivresse divine » (mantea). Les mages étaient donc des décodeurs des énigmes, des théologiens de l’avenir, les prophètes de l’invisible, les boussoles des aventures périlleuses, des hérauts/précurseurs de la vérité. Or dans la Bible, ceux qui savent scruter le « Ciel », voir l’invisible, interpréter les desseins de Dieu, sont précisément les prophètes ou les hommes de foi. Leurs yeux voient ce que Dieu révèle aux hommes. Leurs bouches annoncent des oracles. Leurs âmes sont emplies de la présence divine. Cette présente divine peut leur dicter des comportements parfois mystérieux. Ainsi le prophète Isaïe se mit nu et se déchaussa mimant ainsi la condition des captifs que Dieu allait bientôt livrer à l’exil (Is 20,2). Ou encore le prophète Ezéchiel mimant les captifs avec un bagage d’émigrant. Il est donc fréquent dans la Bible que les prophètes miment les desseins de Dieu et le sort de leurs contemporains. Les mages de l’Evangile sont à ce titre des prophètes païens.

  • Les mages sont ceux qui donnent à voir la lumière de leur cœur …

Leur inspiration les a arrachés de l’Orient pour aller en Israël. Avant eux, Abraham, lui aussi né en Chaldée, à Ur, avait fait le même voyage pour s’installer en terre de Canaan (Gn 12). Et on peut voir en quelque sorte dans ces mages qui emboitent les pas d’Abraham, une figure des pèlerins de la foi. Guidés par une voix divine, une lumière intérieure, l’étoile de leur conscience, ils donnent à voir l’objet de leur inspiration. Bien avant que Jean-Baptiste ne révèle Jésus au monde comme « l’agneau de Dieu » destiné à mourir pour la rémission des péchés (Jn 1,29) ; bien avant que les foules n’acclament (Lc 19,38) et ne réclament Jésus comme leur roi (Jn 6,15) ; Bien avant que les damnés et larrons ne se confient à la puissance de l’intercession de Jésus pour les faire accéder au Paradis ; ce sont les mages, ces prophètes païens, qui furent les premiers à révéler au monde l’identité de Jésus. Car en lui offrant de l’or, ils « miment » et prédisent la royauté de Jésus. En lui offrant la myrrhe, ils « miment » et prédisent sa mort expiatrice. En lui offrant l’encens, ils « miment » et prédisent la puissance salutaire de son intercession pour les pécheurs. Finalement, le vrai mage est celui qui, dans le moindre geste qui lui est donné d’accomplir à l’égard d’un frère, laisse transparaître la lumière divine qui l’habite.

Père Jean-Bosco Edzang

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